« Quand je pense qu’il y a des hommes qui osent juger des hommes, je suis épouvanté et un grand frisson me prend. »
Qu’au-dessus des appétits qui se galvaudent à ses pieds, la magistrature lève la tête vers les grands espaces de lumière où, affranchi des brouillards qui l’oppriment, l’œil humain reconquiert sa vision !…
Elle y verra la beauté de sa tâche.
Tout lui parle de son origine : instituée au berceau des sociétés, pour remplacer la force par le droit, la barbarie par la lumière, la passion par la raison, l’arbitraire par l’équité, il semblerait qu’on a voulu lui confier un sacerdoce, et on l’a vêtue en prêtresse !
En se couchant dans le sépulcre des institutions disparues, le vieux César romain lui a légué sa pourpre ; et, cette pourpre, ni la poigne du soldat, ni le geste du philosophe, ni la secousse du railleur n’ont pu la lui arracher !
Voltaire, Rousseau et Danton ont déshabillé le monde ; ils n’ont pas pu déshabiller le juge : le juge, sur son épaule, a gardé le manteau des dieux !
Dans quatre jours, messieurs, un traditionnel usage — la tradition, partout vaincue, reste encore plantée dans ce corps judiciaire qu’un étrange destin nous conserve immuable, et qui, parmi nos fièvres, notre tumulte occidental, offre quelque chose des immobilités de l’Orient !… — dans quatre jours, un traditionnel usage conduira la magistrature sous les arceaux de la Sainte-Chapelle, le gothique bijou dont la pierre adorante lui chante, d’une voix mystique, l’immensité de ses devoirs.
Venez la regarder passer :
Sur deux rangs, très sacerdotalement (le mot obstiné me revient), s’avancent d’abord les toques noires argentées du tribunal, puis les toques rouges dorées de la cour, puis les splendeurs et les éclats de la cour de cassation, de la haute cour, la cour suprême.
C’est une vraie vision du moyen âge que cette procession magnifique qui, majestueusement, défile au milieu de nos vestons pâles et de nos mornes redingotes ! On se demande si tous ces personnages, qui brillent, qui étincellent, sont des acteurs de la vie réelle ou bien des fantômes qui, sous la mélancolique grisaille d’un automne fin de siècle, promènent, comme dans la ballade, le souvenir d’un passé chatoyant !