Tout à l’heure, Messieurs les Jurés, pour vous prévenir contre Drumont, M. l’avocat général vous disait : « Vous êtes des magistrats temporaires ! Quand vous siégez sur ces bancs, vous êtes, vous aussi, la magistrature française ! Vous avez droit aux mêmes égards, aux mêmes respects que nous ! » Et M. l’avocat général vous lisait des fragments d’articles où il essayait en vain de supposer chez Drumont une pensée injurieuse à votre égard.
Je pourrais me retourner vers lui et lui dire : « Si les articles de Drumont offensaient le jury, pourquoi ne les avez-vous pas poursuivis ? Pourquoi votre colère ne s’est-elle réveillée que lorsque vous vous êtes sentis vous-mêmes mis en cause ? »
Je préfère ne retenir que son véridique aveu. Oui, Messieurs les Jurés, vous êtes des magistrats temporaires ! Quand vous siégez dans cette enceinte, vous êtes, vous aussi, la magistrature française ! Et voyez comme on vous protège ! Et voyez comme on vous fait respecter ! Non seulement on vous laisse traiter de lâches, mais on laisse former le vœu que vos tripes sautent en l’air ! (Mouvement prolongé dans l’auditoire).
Et, huit jours après un tel article qui a pu se produire impunément, on ose citer Drumont en cour d’assises, parce qu’il constate dans son journal qu’un conseiller à cette cour a parlé de « mésestime » et que d’après Littré, « mésestime » veut dire « mépris ».
Bizarre !…
J’ai promis d’être franc : j’ai tenu ma promesse.
D’un mot, je me résume et je dis à la justice :
Je regrette ce procès, parce qu’il me semble indigne d’elle. Elle a un meilleur moyen de se défendre.
Pour s’élever au-dessus des critiques, qu’elle sache se grandir à la hauteur de sa mission !
Mission terrible, messieurs, qui arrachait à Lamennais ce cri de terreur :