Non : la Révolution est venue, notre siècle a lâché la bride à l’irrespect, l’outrage a grandi et le silence a grandi avec l’outrage pour le couvrir ! On a fait plus : non content d’absoudre l’outrage, on lui a décerné les honneurs du triomphe !
Victor Hugo a mis le forçat au-dessus du juge — et la magistrature l’a conduit au Panthéon ! (Mouvement prolongé dans l’auditoire).
M. Ranc a fait du magistrat une machine imbécile qui juge automatiquement — et M. Francis Magnard, un matin, constate que M. Ranc est, à l’heure actuelle, « un des personnages les plus justement appréciés du Sénat ».
M. Drumont lui-même, qui n’est pas un mignon de justice, a, dans La Libre Parole du 20 juin 1892, accusé un conseiller, président de la cour d’assises, « d’avoir trompé la confiance des jurés qui s’adressaient à lui en toute loyauté et de les avoir déterminés, par des déclarations mensongères, à rendre un verdict qu’ils n’auraient certainement pas rendu, si on ne les avait pas rassurés d’avance sur l’usage qu’on comptait faire de ce verdict ».
Il citait des témoins à l’appui de son dire. Et ces témoins étaient les propres jurés de l’affaire !
Quelle occasion superbe, si Drumont était un imposteur, de le confondre et de le perdre ! On n’avait qu’à citer ces jurés pour proclamer la vérité ! L’accusation lancée par Drumont appelait bruyamment un démenti judiciaire ! Elle était d’une netteté aiguë, comme a dit M. de Cassagnac !… Le Parquet est resté immobile ! (Sensation prolongée). Il est demeuré fidèle à sa longue tradition silencieuse. Il n’a pas relevé le gant !…
Mieux encore, Messieurs les Jurés, et vous allez voir le silence de la magistrature devenir stupéfiant !
Le 15 août dernier, huit jours avant la publication de notre article, un chroniqueur, M. Lepelletier, au lendemain du procès des Trente, ose écrire ce qui suit.
L’article est intitulé : Ces bons Jurés.
Moi, le verdict de ces bons jurés m’enchante. Je l’avais prévu. Toutes les fois que vous placez l’homme ordinaire, et les jurés sont des hommes très ordinaires, entre sa conscience, son devoir et l’intérêt, qu’il s’agisse de sa peau ou de son porte-monnaie, le résultat est certain. Douter du verdict, c’était supposer à nos jurés un courage, dont la seule pensée les faisait f…rissonner dans leurs pantalons. Est-ce que vous croyez que les exemples leur manquaient pour leur dicter leur arrêt ? Ils ne tiennent nullement à être des héros. Le martyre n’est pas leur vocation. Ils sont bonnetiers, chefs de bureau, entrepreneurs, ils n’ont pas mission de faire des preuves de courage civique. Vous leur donniez des anarchistes redoutables à juger : était-il possible qu’un verdict sévère vînt transformer ces bedaines bourgeoises en cibles à dynamite ?
Ce verdict est parfaitement immoral et décourageant. Il affirme la couardise et la sauvegarde personnelle. Les acquittés d’hier, qui sortent du prétoire en triomphateurs, avec les honneurs de la justice, au milieu de l’ovation de tous les sceptiques du boulevard, ne retomberont sans doute jamais dans les filets de la justice. Ils sont trop adroits pour cela, et les mailles de la nasse pas assez fortes pour les retenir. Ils vont donc continuer, avec la permission des jurés et l’approbation de subtils hommes de lettres, leur apostolat. J’espère qu’il fructifiera. Jusqu’à présent, leurs élèves n’ont travaillé que dans de la matière peu intéressante pour la foule : des magistrats, des restaurateurs, des hommes de police, des députés, des agents diplomatiques serbes, un journaliste italien, des habitants de Bois Colombes prenant des bocks au café de la gare, un président de République au bout de son mandat. Ces victimes-là sont exceptionnelles, sortent du commun. Ah ! que je serais donc heureux si, pour célébrer joyeusement la rentrée de Faure, de Fénéon dans Paris, leur bonne ville, quelque obscur adepte faisait demain sauter la boutique et la bedaine de l’un de ces bons jurés ! Il n’y aura rien de fait tant que la matière à jurés ne sera pas touchée.