Voyons, Messieurs les Jurés, soyons justes et raisonnons.

L’honorable M. Guillot le constate : si les outrages contre la magistrature n’ont jamais été plus répétés, plus grossiers, plus facilement accueillis par un public déshabitué du respect, ces outrages ont été de tous les temps.

De tous temps, mais surtout aux temps de gauloise et fière franchise, les livres de nos écrivains ont fouetté les mauvais juges, comme les pierres de nos cathédrales fouettent les mauvais moines.

Les sarcasmes de l’art et de la littérature, les mépris de la chronique et les colères du tableau, les ironies de la satire, de l’épigramme et du dessin, le pinceau d’un Holbein comme le ricanement d’un Voltaire, l’élégance d’un La Bruyère comme la vision d’un Pascal, le rire d’un Rabelais comme le sourire d’un La Fontaine, n’ont-ils pas cinglé, vilipendé, n’ont-ils pas, pour parler comme l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881 qu’on invoque, n’ont-ils pas outragé les magistrats indignes, ceux qui salissent, avilissent, prostituent la pudeur de leur robe aux intérêts, aux convoitises, aux ambitions, aux appétits ? Et, souvent, trop souvent, presque toujours, toujours, l’audacieuse ampleur de leurs formules généralisatrices n’a-t-elle pas englobé tout le corps judiciaire dans la réprobation de quelques-uns ?

Pourtant vit-on jamais poursuite analogue à la nôtre ? Rabelais s’est esbaudi — et Grandgousier, Pantagruel, Gargantua (c’est-à-dire Louis XII, Henri II, François Ier), se sont esbaudis avec lui !

Henri IV, le roi gaillard, s’est, un jour, rigolé à la mode rabelaisienne, et voulant, à l’occasion de l’enregistrement de l’édit de Nantes, congratuler son parlement de Paris, il l’a, avec une gravité royale, félicité « d’être le seul en France qui ne fût pas corrompu par l’argent ! » (Hilarité).

Pascal, l’effrayant visionnaire, n’a vu dans « les robes rouges, les hermines dont les magistrats s’emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils jugent, que piperie bonne à duper le monde » !

Et le Roi-Soleil n’a rien dit !

Louis XII, Henri IV, François Ier, Louis XIV, n’étaient, sans doute, que des pouvoirs de droit divin.

Les pouvoirs de droit jacobin se montrent-ils plus chatouilleux ?