Ah ! cette graisse rabelaisienne est autrement épicée que l’outrage contemporain !
Ce passage fameux, dont la savoureuse puissance ne sera jamais égalée, n’est-il pas le thème effroyable sur lequel on a, depuis, brodé et modulé tant de variations sanglantes ?
Pensez-vous, qu’en la forme, il soit beaucoup moins outrageant pour la magistrature que l’article poursuivi ?
Grippeminaud — prétend la verve de Rabelais — laisse passer les gros taons malfaisants, il ne recherche pas les gros larrons qui sont de digestion trop dure ; ses griffes ne retiennent que les papillons et les moucherons.
Grippeminaud — prétend la verve de Drumont — condamne à quatre mois de prison un pauvre diable qui, sur un arbre, a volé quatre prunes, mais il acquitte Erlanger ou il excuse Laveyssière.
Gros taons malfaisants, gros larrons, Erlanger, Laveyssière, — d’une part ; — simples moucherons, papillons, voleurs de prunes ou de fèves — de l’autre ; — les premiers caressés, les seconds déchirés par les griffes du Grippeminaud symbolique : dites-moi, Messieurs les Jurés, n’est-ce pas, à travers les siècles, toujours la même idée — si vous voulez, la même injure — qui, un matin, s’est doucement épanouie dans cette exquise demi-teinte des jolis vers du fabuliste :
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs.
Et, pourtant, voyez la différence : aujourd’hui, l’on cite Rabelais, on sourit de La Fontaine, mais on poursuit Drumont !
O ironie des choses ! Le temps opère-t-il de pareilles métamorphoses ! Quelques années de cave suffisent pour faire d’un vin jeune un vin de prix. Un siècle de bibliothèque suffit-il pour, d’un morceau injurieux, faire une page classique, ou bien un distique immortel !