En fallait-il autant — dites-moi, Messieurs les Jurés, — pour fouetter le cerveau d’un écrivain qui, à tort ou à raison, croit avoir à se plaindre de la magistrature et ne flirte guère avec la justice pour laquelle il ressent un amour des plus platoniques ? (Hilarité générale).
Dans l’imagination du penseur, à ce témoignage des hommes est venue s’ajouter la triste leçon des choses.
Il a cru voir avec Spencer que « l’incroyable disproportion des sentences est un scandale quotidien ».
Spencer lui conte l’histoire de « ce moissonneur affamé qui est envoyé en prison pour avoir mangé dix centimes de fèves, comme cela s’est vu à Faversham, tandis qu’un gros richard coupable en est quitte pour une amende dérisoire ».
L’histoire de cet infortuné moissonneur évoque en lui le souvenir de cette autre histoire — qui lui tient fort à cœur — de son baigneur de Sainte Pélagie, condamné à quatre mois de prison pour avoir dérobé quelques prunes !
Et, par une de ces antithèses violentes qui font battre le cœur des plus calmes, l’image de ces deux miséreux flétris et enchaînés, l’un pour une poignée de fèves, l’autre pour une poignée de prunes, évoque à ses yeux la longue file de ces modernes féodaux, de ces financiers redoutables, de ces forbans internationaux dont les ruses puissantes défient la vindicte publique — véritables tyrans de l’époque qui, pareils aux tyrans de Rome, dont des légistes dégradés divinisaient les appétits, pourraient s’appliquer le précepte du Digeste :
« Nous vivons de la loi, mais nous dominons la loi : Legibus vivimus, sed supra leges sumus ! »
Et cette « incroyable disproportion des sentences », dont parle Spencer, donne, encore une fois, le vol à la mémoire de Drumont, et, après être descendu de Montaigne à Dufaure, le voilà qui remonte de Dufaure à Rabelais !
Il se souvient du discours symbolique tenu à l’ami Panurge par le seigneur Grippeminaud, le roi des Apédeftes, des gens aux longs doigts crochus, des chats fourrés parlementaires :
Or çà, dit Grippeminaud, par Styx, puisque autre chose ne veux dire, or çà, je te montrerai que meilleur te serait être tombé entre les pattes de Lucifer et de tous les diables, qu’entre nos griffes. Or çà, le vois-tu bien ? Or çà, malautru, nous allègues-tu innocence comme chose digne d’échapper à nos tortures ? Or çà, nos lois sont comme toiles d’araignées, les simples moucherons et petits papillons y sont pris, les gros taons malfaisants les rompent et passent à travers. Semblablement, nous ne cherchons les gros larrons, ils sont de trop dure digestion ; or çà, vous autres innocents, y serez bien innocentés, or çà, le grand diable, or çà, vous y chantera holala.