Le philosophe s’interroge et son œil immobile sonde la profondeur des cieux. Pas un rayon ! Nulle éclaircie ! Il semble que l’azur soit rayé des couleurs du monde ! En bas, en haut, partout, de grands trous noirs, pleins de bourrasques ! Des opacités effrayantes comme des soleils défunts ! Et derrière ces cadavres, pas la moindre lueur annonçant les soleils nouveaux ! Le croquis à peine ébauché de formes vagues et fuyantes, qui se disent les formes futures, et dont le visage indécis échappe au regard scrutateur, comme les fantômes des songes : voilà tout ! Un passé mort ! Un avenir à naître ! Un présent qui ne voit que la tombe et qui cherche en vain le berceau !

C’est dans l’effroi de cette nuit que se vide l’horrible querelle entre les appétits repus et les appétits à jeun. Tous ont perdu le sens de l’Au-Delà. Tous veulent jouir — et vite. Car l’on doit se hâter de jouir, puisque la bière est le néant, et l’homme mort une charogne. Ils ne croient plus qu’au Paradis bâti dans la boue terrestre. Les appétits repus tiennent la clef de cet Éden ; les appétits à jeun se ruent pour la leur arracher. Les premiers se barricadent ; les seconds livrent l’assaut. Les premiers ont, pour se défendre, l’égoïsme de la bête interrompue dans son repas ; les seconds ont, pour attaquer, la rage de la bête qui se voit dénier sa part. C’est le combat des contingences. L’Absolu reste absent ; il demeure dans la coulisse : les auteurs du drame oublièrent de donner un rôle à Dieu. L’Idée fuit et se détourne. Comme les limpides étoiles, comme les astres impassibles, dont les larges sérénités contemplent sans tressaillir l’infamie des orgies nocturnes, le Ciel, au-dessus de nous, garde des immobilités d’attente…


Et cependant, là-bas, loin — bien loin, peut-être — un immense foyer étincelle. Les uns l’appellent : le Progrès. Jésus l’appela : le Père. Tous le nomment : l’Espérance. Source éternelle de lumière, il a des rayonnements pour vaincre toutes les nuits, et sa flamme, à l’heure dite, incendie les Walhalls condamnés, pour briller sur les nouveaux mondes. Mais le voile épais d’une énigme couvre l’éclair des futures splendeurs ; et le philosophe atterré, accablé par l’incertitude, ne peut que murmurer, dans un balbutiement d’angoisse, les puissantes paroles d’Hello ; profondes comme cet abîme : « A l’heure où je parle, il y a quelque chose d’étrange et de terrible à parler. Le nuage qui porte la foudre est aussi secret qu’il est terrible. Ce qu’il garde est bien gardé. La situation actuelle du monde est un mystère. Dans le voisinage de ce mystère, je m’étonne de parler… »

LES TRAFICS DE L’ÉLYSÉE

AFFAIRE RATAZZI

Cour d’appel de Paris, chambre correctionnelle
Audiences des 23 décembre 1887 et 3 janvier 1888.

On a gardé le souvenir trop précis de la longue série de scandales qui, en 1887 et 1888, se déroulèrent à la barre des tribunaux.

Il s’agissait de trafics innommables, de la Légion d’honneur devenue une marchandise.

Un nom domine cette lamentable période : le nom tristement immortel de Wilson.

Wilson avait groupé autour de lui un certain nombre de disciples. Parmi ses amis figurait Mme Ratazzi, « Ce fut lui — voit-on dans une des plaidoiries de l’époque — qui, ayant reconnu dans Mme Ratazzi une femme très intelligente, la poussa à s’occuper d’une industrie fort lucrative, le commerce des décorations. »

Longtemps, on s’acharna sur les comparses, n’osant pas s’attaquer au gendre tout puissant.

Le 15 novembre 1887, Mme Ratazzi fut condamnée par la 10e chambre correctionnelle du tribunal de la Seine à 13 mois de prison pour escroquerie. Elle avait été, disaient les juges, l’un des intermédiaires du général d’Andlau, lequel « tenait en son domicile une véritable agence de trafic de décorations », et, usant de manœuvres, se targuant d’un crédit imaginaire, avait, moyennant finances, promis des croix qu’elle savait ne pouvoir obtenir.

Mme Ratazzi interjeta appel, et, le 23 décembre 1887, le procès vint à la barre de la cour de Paris.

C’est là que, pour échapper au reproche d’escroquerie et montrer que son crédit n’avait rien d’imaginaire, elle exhiba le fameux dossier Legrand, révéla l’étendue de son influence et montra que l’agence établie chez lui par le général d’Andlau n’était qu’une pauvre succursale d’une autre agence établie en plein Élysée par M. Wilson, le gendre du président Grévy.

Mme Ratazzi ne fut pas acquittée ; sa peine, par arrêt du 3 janvier 1888, fut seulement réduite à 6 mois.

Messieurs,

Avocat de Mme Ratazzi, je viens la défendre simplement, franchement, le plus brièvement qu’il me sera possible, sans rien omettre de ce que je crois utile, mais sans y ajouter la moindre réflexion.