Eh ! quoi ? Ces industriels, ces marchands envient la décoration ; ils envient des honneurs dont l’honneur se désintéresse, qui, entre des mains vénales, perdent leur sens primitif pour devenir un élément de patrimoine ; ils convoitent cette croix que d’autres payent, les uns de leur sang, les autres d’une vie de labeur, et, ne pouvant la payer de cette monnaie-là, ils la payent de la monnaie qu’ils tirent de leur poche ; ils désirent ce ruban qui pour eux n’est qu’un bon placement pécuniaire, un capital qui augmentera leurs revenus, une réclame qu’ils imprimeront sur leurs prospectus et leurs factures parmi les enseignes et les brevets ; pour l’acquérir, ils exploitent la corruption parlementaire, l’appétit innommable de politiciens avilis ; ils achètent à beaux deniers comptants un crédit qui peut ne pas être efficace, mais qui, aussi, peut l’être, qui, le plus souvent, l’a été — je vais en sortir de mon dossier des preuves irréfragables, en attendant celles que réunit un juge d’instruction, M. Vigneau, et qui, bientôt, éclateront aux quatre coins de la France… (vive émotion) ; ils achètent un crédit sur la nature duquel ils n’ont pu se méprendre, qu’on leur a vendu pour ce qu’il est, sans garantie, à leurs risques et périls, tel que le révèlent aux yeux de tous des titres incontestables dans leur matérialité ; ce crédit, ils en ont examiné, pesé les honteux éléments ; ils ont rédigé leur marché en spéculateurs avisés ; en acheteurs retors, ils ont stipulé, pour le cas d’insuccès, la restitution du prix, et ils ont eu cette chance inouïe, cette chance de coquins, d’obtenir le remboursement à défaut de la marchandise : les voilà, les naïfs qui se plaignent ! Les voilà, les dupes ! Les voilà, les escroqués ! Et la justice les écoute ?…

Mais asseyez-les plutôt, ces corrupteurs, à côté des corrompus ! Acheteurs et vendeurs, poussez-les tous sur le banc d’infamie !

Élargissez le débat, au lieu de le rétrécir ! Au lieu de l’étouffer entre les quatre murs d’une enceinte correctionnelle, donnez-lui le jury, la magistrature nationale, donnez-lui le vaste horizon, le grand air de la cour d’assises !

Faites un immense procès criminel où l’indignation publique clouera au pilori tous les trafics infâmes, où viendront s’afficher toutes les turpitudes !

Au lieu de maigres figurants et de mesquines figurantes, en scène les vrais acteurs, si haut placés qu’ils puissent être ! Promenez le flambeau vengeur dans les bas fonds gouvernementaux ! Éclairez les officiels repaires où nos maîtres vendent l’honneur !

Nommez-le donc enfin, cet homme, dont l’appétit exerce le pouvoir du chef de l’État, et qui semble partager son irresponsabilité !… (Mouvement prolongé).

Ou, si vous ne l’osez, alors, gardez le silence, étouffez vos émotions, et attendez l’histoire !… L’histoire qui, elle, n’a peur ni des révélations ni des scandales, qui ne ménage aucun régime, force, quand il faut, la porte des cabinets des juges d’instruction, qui, pour enseigner l’avenir, ressuscite les dossiers morts, crie sur la place publique les secrets qu’on croyait oubliés, et, d’un geste impitoyable, étale férocement, sous le regard étonné de la foule, les turpitudes qui, trop souvent hélas ! échappent aux bassesses, aux ambitions, aux craintes, aux complicités, aux défaillances ou aux dégoûts contemporains !…

Mais, au nom du code, ne parlez pas d’escroquerie ! L’escroquerie ! S’il en est une, ce n’est point l’escroquerie juridique prévue par l’article 405 ; c’est une immense escroquerie morale que l’étroitesse de vos textes ne contient pas, et dont la victime a été l’honnêteté publique ! Mais, pour mille raisons, l’honnêteté publique n’est point partie civile à un procès qui ne saurait la satisfaire ; et vous vous souviendrez, messieurs, que si Mme Ratazzi est assise sur le banc correctionnel, ce n’est pas pour venger l’injure du pays — il faudrait, pour cela, y asseoir un autre qu’elle ! — mais la déception d’un marchand qui, le premier, a déclaré que son affaire relevait du tribunal de commerce, qui est venu, sous la foi du serment, produire des affirmations que le tribunal a traitées comme des mensonges, puisque, s’il les avait tenues pour véridiques, elles eussent innocenté l’accusée, qui n’a, enfin, que trop prouvé, par son attitude à la barre des témoins, qu’il n’était guère fait pour occuper pareille place !

Voilà donc la question clairement posée : il n’y a pas escroquerie, parce qu’il n’y a pas illusion ; et il n’y a pas illusion, parce qu’il n’y a pas manœuvre.

Ah ! je sais bien que, pour sauver l’honneur d’un régime, un habile avocat général, l’honorable M. Reynaud, a créé de toutes pièces un système ingénieux :