« Je soutiens — a-t-il dit — qu’en matière de décorations, personne n’a de crédit, quelles que soient les influences dont il dispose, s’il n’a l’appui de ceux qui, seuls, peuvent décorer. La décoration de la Légion d’honneur est accordée par décret du chef de l’État rendu sur la proposition d’un ministre responsable. En dehors des ministres, je ne sais personne qui ait qualité pour disposer des croix de la Légion d’honneur. Quiconque allègue un tel crédit, allègue un crédit imaginaire. »
J’entends, monsieur l’avocat général : d’après vous, personne n’a de crédit, hors les ministres ! C’est peut-être souhaitable : est-ce exact ? (Hilarité). Les ministres sont-ils ces parangons d’indépendance ? Leur crédit est-il si haut qu’il domine tout crédit ? Un ministre sous ce régime est-il un pareil seigneur ? Est-il le seul qui puisse approcher le chef de l’État, influer sur son humeur, déterminer sa signature ? L’hôte de l’Élysée ne peut-il écouter personne autre ? Et si un autre est son parent, son commensal, son familier ? S’il habite avec lui sous le toit officiel ? Si, d’aventure, il est son gendre ?… (Hilarité générale).
Si ce gendre est assez puissant pour damer le pion aux ministres — par exemple, s’ils lui résistent, pour les contraindre à s’en aller ? Et si Mme Ratazzi était l’instrument de ce gendre… (Mouvement prolongé), dupait-elle le public, lorsqu’elle promettait la croix ?
Tenez, voici un épisode qui répond à la question :
Parmi les clients de Mme Ratazzi, se trouvait, vous le savez, M. Veyssère, grand entrepreneur, conseiller général de la Haute-Loire.
Mme Ratazzi a un gendre elle aussi — il lui a porté malheur… comme l’autre à son beau-père ! (Hilarité). Elle désirait obtenir que M. Veyssère le prît dans ses bureaux, et, pour acquérir les bonnes grâces de M. Veyssère, elle recommanda l’entrepreneur à son puissant ami.
Eh bien ! M. Veyssère a été virtuellement décoré.
Au mois d’octobre, une personne, qui, sans autre mobile qu’un mobile affectueux, souhaitait qu’on satisfît le vœu de l’entrepreneur, lui écrivait ;
— J’ai vu, ce matin, le ministre : c’est chose faite.
Et le lendemain, la nomination de M. Veyssère eût paru à l’Officiel, si ce jour-là même n’avait éclaté le scandale de l’affaire Caffarel !