Ceci n’est pas un livre d’éloquence, mais un livre d’histoire. Les événements l’ont dicté ; ma franchise l’a écrit. Il n’a rien de commun avec d’autres recueils célèbres. Dans ces recueils, la plaidoirie illustre des faits le plus souvent sans importance ; ici, tout au rebours, ce sont des faits d’une importance capitale qui illustrent la plaidoirie. Chez des avocats immortels, dont je n’imite pas la gloire (loin de moi ce ridicule), on ne peut admirer que la forme : la forme crée le fond ; l’intérêt du fond, sans la forme, s’évanouirait aussitôt. Ici, la forme est accessoire ; elle n’a d’autre mérite que de refléter le fond ; le fond est tout : c’est le fond qu’on doit méditer.
J’ai le sentiment très net de n’avoir jamais cherché à grandir le débat par l’ampleur de la parole. Ma parole n’a point ces prétentions. D’ailleurs le débat se grandissait tout seul ; il n’avait pas à se grandir : il avait la taille de l’Histoire.
Mon objectif unique a toujours été la défense de mon client ; parfois j’ai plaidé juste et j’ai pu le faire acquitter : c’est un des bonheurs de ma vie. Mais, en plaidant pour mon client, je plaidais, malgré lui et malgré moi, pour autre chose. C’est que mon client était un être symbolique : il incarnait une indignation, une idée, une tristesse ou un espoir ! Partant, pour le défendre, je devais philosopher, méditer, sonder le cœur des gens et l’abîme des choses ; je devais soulever des voiles redoutables, ouvrir de terribles dossiers ; je devais contempler, avec l’œil du psychologue, la bassesse des appétits, le désarroi des consciences, le mirage des illusions.
Il n’est pas nécessaire que le philosophe soit avocat ; mais l’avocat, pour rester avocat, doit quelquefois devenir philosophe. C’est alors qu’en plaidant sa cause il documente l’Avenir. L’Avenir peut oublier la cause ; il peut oublier l’avocat ; mais il profite de son œuvre et retient le document.
L’orateur, discutant ces affaires qui touchent l’intérêt public, ressemble au chœur de la tragédie antique. Il ne crée pas le drame : il l’écoute et le commente ; son rôle est de le sentir plus vivement que les autres et de le traduire pour tous. Il est un cristal limpide où se mirent des idées : il les reflète et les projette. Il n’est pas un imaginatif qui invente, il est un voyant qui raconte.
Prenez donc ces discours, non pour des jeux de ma fantaisie, mais pour des morceaux de la vie contemporaine. Ils sont les portraits fidèles de choses vécues par vous. Peut-être ont-ils gardé le frémissement de la lutte et ce je ne sais quoi de naïf qu’enregistrent les sténographes : en devenant un livre, ils n’ont pas voulu se farder.
Ils apparaissent, d’abord, comme autant d’œuvres distinctes, produit de conjonctures et de milieux différents. Tel n’est pas leur vrai caractère. Ils sont les éléments d’un tout indivisible. Ils sont les actes d’un seul drame. Ils marchent tous au dénouement. Cette unité fait leur mérité, leur puissance et leur vigueur. Ils ne m’en sont pas redevables ; ils la doivent à l’enchaînement rigoureux, à l’impérieuse logique des luttes qui les engendrèrent.
« Pour un livre, — a écrit Hello dans la préface de l’Homme, son immortelle conception — pour un livre, comme pour une société, comme pour une famille, comme pour un monde, et comme pour l’Art, il y a deux sortes d’unités : l’unité organique et l’unité mécanique.
« L’unité mécanique résulte de certaines règles observées ou éludées, de certaines règles factices au milieu desquelles l’auteur se débat à demi révolté, à demi soumis, jusqu’à ce qu’il ait conclu avec elles une paix honteuse. Si j’avais tenu à cette unité, j’aurais fait subir aux articles très divers et très semblables, qui composent ce volume, un travail de remaniement. Ce mot misérable indique un travail aussi misérable que lui, par lequel on essaye de pratiquer l’art heureux des transitions. Le mot : art dans cette phrase doit être écrit sans majuscule.
« L’unité qui résulte du travail de remaniement est l’unité mécanique, celle qui colle ensemble des fragments juxtaposés. Les collections que l’unité mécanique agrège paraissent se tenir et ne se tiennent pas.