Eh ! quoi, nos institutions séculaires se sont, l’une après l’autre, abîmées dans le gouffre sans fond du passé ! Tout a sombré dans le cataclysme ! Tout s’est englouti ! Tout a disparu ! Disparue, la royauté ! Disparus, les parlements ! Disparues, ces vieilles coutumes, plus ineffaçables que des chartes, ces traditions des ancêtres, solides comme le marbre, inébranlables assises d’une société qui avait ses iniquités et ses vices, mais qui, telle quelle, a si longtemps, sur la terre, commandé la crainte et le respect ? Qui a remplacé tout cela ? Le député ! Le député ? Il fait tout ! Le député ? Il est tout ! Il est le drapeau et la bourse ! Il est la fortune et l’honneur ! De lui dépend la gloire ou la honte ! La richesse ou le déficit ! Il est la paix ! Il est la guerre ! D’un signe, il peut nous jeter sur le Rhin, car il commande à nos courages : il est le chef de l’armée ! Son pouvoir est sans limites, parce qu’il est anonyme, comme l’est le pouvoir d’une assemblée irresponsable ! Terrible omnipotence qui nous inquiète et nous effraie parce que, sitôt que les principes l’abandonnent, elle engendre le despotisme sans remède et la corruption sans pudeur ! Et quand on voit l’héritier de toutes les puissances mortes, le nouveau roi de la démocratie débiter à beaux deniers comptants les choses les plus saintes dans le Palais National, ou bien, moins coupable mais plus dangereux peut-être, ne songer dans la maison politique de la France qu’à sa maison de commerce à lui, nous, les jeunes, les assoiffés d’idéal, nous sommes pris d’une immense tristesse, nous cherchons dans cette boutique un coin de ciel bleu, un rayonnement de lumière, et nous rêvons, malgré nous, à ces héros doux et forts, Saint Louis ou Washington, prince ou seulement citoyen, mais citoyen digne de ce nom, le plus beau qu’aient inventé les hommes, capable, par sa foi généreuse et son héroïque sagesse, de bâtir, non pas une de ces masures ouvertes aux quatre vents des plus viles passions humaines, mais un de ces robustes et superbes édifices qui abritent durant des siècles la prospérité d’un peuple et la grandeur de la Patrie !… (Vive émotion).
J’aurai fini, messieurs les Jurés, quand je vous aurai dit quels motifs ont déterminé M. Savine à éditer les passages du livre relatifs aux Conventions…
Il ne s’agit plus, cette fois, d’affaires locales, mais d’une question plus haute qui intéresse l’avenir.
Je ne m’attarderai pas à la résoudre. D’accord avec M. l’avocat général, j’estime que ce n’est point ici le lieu d’entreprendre un cours d’économie politique : il vous suffit d’avoir entendu les trop nombreuses conférences qu’on a faites à cette barre sous couleur de dépositions. Peut-être se trouve-t-il parmi vous des administrateurs, des gens d’affaires auxquels ce genre d’études est familier ; ceux-là ont une compétence technique et un avis personnel ; ils ont pu apprécier à leur juste valeur les arguments de chacun, et sans doute, ce n’est pas sans quelque surprise qu’ils ont écouté l’étrange dialectique des fonctionnaires auxquels M. Raynal a remis le soin de célébrer dans cette enceinte sa personne et ses bienfaits. Prenez ces témoignages pour ce qu’ils valent : pour des panégyriques. Comment y voir autre chose ? Ceux de qui ils émanent sont les hommes de M. Raynal ; l’un d’eux, M. Cendre, a été son alter ego : tous, ils ont plus ou moins collaboré à son œuvre ; ils l’ont préparée et fait voter ; parfois ils l’ont votée eux-mêmes ; la responsabilité leur en incombe, ils la partagent avec lui ; en l’accusant on les accuse, et ils s’excusent en l’excusant !
Leurs plaidoyers appartiennent donc au domaine exclusif de la rhétorique ; la justice leur est étrangère ; elle n’apprend rien chez eux. La seule chose qui la touche, ils ne la disent pas : c’est le secret de la singulière conduite, de l’inconcevable attitude de M. Raynal, de sa subite évolution, de sa conversion inquiétante à des doctrines jusque-là combattues par lui avec la dernière violence, enfin de cet ensemble fâcheux de promesses demeurées vaines, de fausses affirmations, de calculs controuvés qui, joints à la dissimulation de pièces essentielles, à une précipitation sans exemple qui semble un escamotage, ont arraché, surpris un vote que l’Histoire jugera sévèrement. Aucun des termes que j’emploie qui ne trouve sa justification éclatante dans le Journal officiel, le plus souvent dans les discours mêmes de M. Raynal. Un tel concours de circonstances autorisait-il le soupçon ? Je n’ai pas à le rechercher ; ce n’est ni mon but, ni ma tâche. Mais ce que j’affirme, c’est que, s’il ne l’autorisait pas, du moins il l’a fait naître ; je l’affirme et je le prouve : la preuve matérielle en résulte d’écrits non équivoques et de saisissantes formules qu’il est indispensable de replacer sous vos yeux.
Quelle était la situation en 1883 ? Les grandes Compagnies de chemin de fer venaient d’avoir une rude alerte ; plus de peur que de mal ; mais l’inquiétude subsistait ; le rachat planait dans l’air, « il était à moitié fait », a dit M. Pelletan ; grâce aux énormes créances de l’État du chef de la garantie d’intérêt, créances remboursables sur le matériel, ce dernier se trouvait payé d’avance ; « il en résultait une tentation perpétuelle, un véritable commencement de rachat. » S’il n’était pas pour le quart d’heure un péril imminent, il restait une menace, et en jouant de cette menace, l’État tenait sa partie. Il ressemblait à un créancier qui n’exerce pas de poursuites, mais garde par devers lui un billet en bonne et due forme qu’il exhibera au besoin. Les Compagnies le sentaient bien, il leur fallait à tout prix chasser ce mauvais sort, calmer ces appréhensions et se délivrer du fantôme qu’on agitait sous leurs yeux. Leur sécurité l’exigeait ; il y allait de l’avenir. Elles entrèrent en campagne. Leur arme ? Vous la devinez : on peut en frapper sans cesse ; la pointe ne s’en émousse jamais. Leurs coups ne languirent pas. Mesure-t-on l’argent lorsqu’il y va de l’argent ?… L’argent ! Il est le tout des entreprises financières ; il est leur seule raison d’être ; il est leur moyen et leur but ; c’est pour lui et par lui qu’elles naissent, pour lui et par lui qu’elles vivent… et quelquefois qu’elles meurent ! Lui, toujours lui, rien que lui ! Il est le ressort qui les meut, le souffle qui les anime ; il remplace chez elles les battements du cœur. Marchands énormes, monstrueux, mais marchands sans âme ni chair, où rien ne vibre et ne palpite, qui n’aiment pas, ne sentent pas, vraies machines à dividendes, ligues d’appétits anonymes qu’aucun scrupule ne réfrène, puisque l’homme y disparaît avec ses remords et ses doutes pour faire place à l’impassible inconscience de l’action !
L’argent ! Les Compagnies le versèrent à flots ! La chose en valait la peine : c’était la lutte pour la vie ! Il fallait mettre un terme à la guerre et conclure la paix avec l’État, mais une paix définitive qui écrasât l’ennemi et fût son désarmement. On devait au préalable conquérir l’Opinion ; l’Opinion dépend de la Presse. On eut la Presse pour alliée ; on l’eut presque tout entière. « En subventionnant cinq cents journaux, disait M. le député Lesguiller, un des collègues de M. Raynal, les grandes Compagnies sont parvenues à ameuter le public contre leurs adversaires. La majorité de la Chambre a dû, bon gré mal gré, suivre le courant. » Les journaux ne suffisaient pas ; on eut recours aux livres ; ce fut une pluie de brochures, un déluge de papiers ; « les factums de tous formats et de toutes couleurs, s’écrie M. Madier de Montjau à la séance du 17 juillet, sont jetés en doubles et triples exemplaires jusque sous la porte de ceux qui les repoussent du pied. » L’énergique orateur qualifie ces factums d’ordures sophistiques ; je lui laisse la responsabilité de l’expression. On ne les jetait pas seulement sous la porte, on en couvrait aussi les bancs des députés ; lorsque ceux-ci y prenaient place, ils s’asseyaient sur la prose des grandes Compagnies… (Rires).
Dans une de ses harangues, M. Raynal raconte qu’il se souvient avoir voyagé en Angleterre dans des tramways où non seulement on ne lui faisait rien payer, mais encore où on lui offrait un rafraîchissement à l’arrivée. « Cela s’est fait sur les bords de la Garonne ! », lui dit même à ce propos un de ses collègues, M. Roque (de Fillol). Je crois avec M. Pelletan, qu’en 1883, les Compagnies auraient offert bien volontiers des rafraîchissements à certaines personnes ; elles leur donnaient des livres par-dessus le marché ; elles n’étaient plus qu’accessoirement une entreprise de transports ; elles étaient avant tout une entreprise de librairie. Ce sont les propres termes qu’emploie M. Pelletan ; écoutez le passage, il est fort instructif :
Personne n’ignore que les Grandes Compagnies font une propagande qui leur coûte de certaines sommes. (Très bien ! très bien ! sur plusieurs bancs à gauche).
Elles disent qu’elles sont une industrie particulière, une entreprise de transports ; elles sont aussi une entreprise de librairie, et une entreprise de librairie dans des conditions particulières et singulièrement analogues à celle de ces Compagnies anglaises de chemin de fer dont M. le ministre des travaux publics nous parlait l’autre jour et qui transportent les gens pour rien en leur offrant même des rafraîchissements (Hilarité) ; les Compagnies donnent aussi leurs livres pour rien ; elles offriraient même volontiers des rafraîchissements en sus. Ce n’est un mystère pour personne que cela coûte extrêmement cher, plusieurs millions peut-être par an, ce qui laisse à supposer, car je ne crois pas qu’il y ait d’autres dépenses comprises dans les frais de publicité, que les imprimeurs chargent de beaucoup la note des grandes Compagnies.
Ainsi, voilà une littérature qui est consacrée tout entière à combattre l’État, à attaquer ses droits actuels et la façon dont il administre les chemins de fer.
Je demanderai à M. le ministre des finances comment les compagnies, et peut-être certaines Compagnies qui ont recours à la garantie d’intérêt, peuvent distraire de leurs recettes une certaine somme pour stipendier cette littérature.
Où donc est le contrôle financier ? (Très bien ! très bien ! et applaudissements à gauche).
Je demande comment il peut se faire que l’État se trouve, en somme, payer la guerre qui lui est faite.
J’insiste sur ce point ; je répète la question à M. le ministre, A-t-il découvert, à l’aide du contrôle financier, quelque chose des nombreux millions employés à cet effet ? Les a-t-il trouvés ? Je lui pose très instamment la question et je crois qu’il serait nécessaire d’obtenir une réponse. Nous n’avons pas eu de réponse jusqu’ici…
A gauche. — Elle viendra plus tard.
M. Camille Pelletan… J’espère que nous l’aurons plus tard. Je me borne à rappeler qu’il est à ma connaissance personnelle qu’on connaît au ministère la trace de ces fonds ; — je pourrais au besoin invoquer le témoignage conforme de M. Allain-Targé, ancien ministre des finances, et je suis sûr qu’il ne me démentira pas.
M. Allain-Targé. — Le témoignage de tous les ministres.
M. Camille Pelletan. — On pourrait nous dire comment ces fonds ont été employés à faire la guerre à l’État, et comment le contrôle financier ne l’empêche pas.
M. Allain-Targé. — Il l’empêche maintenant.
M. Clemenceau. — Comment ! depuis ce matin, alors, (Rires).
M. Allain-Targé. — Il l’empêche maintenant !
M. le Ministre des travaux publics, s’adressant à l’orateur. — Voilà la réponse !
M. Camille Pelletan. — Ainsi, quand nous aurons des réponses à obtenir du ministère, nous les demanderons à ses prédécesseurs ! (On rit).