La question est de savoir si ce livre est un crime ou une faute, un mensonge ou une erreur, un champignon hideux éclos, tout d’un coup, sans racines, sur le fumier d’esprits pervers, ou le produit nécessaire d’une semence qui depuis longtemps a germé. La question est de savoir s’il invente ou s’il répète, s’il imagine ou s’il copie, s’il est l’éditeur responsable des accusations qu’il ânonne ou le très faible écho d’une formidable rumeur.
Est-ce la première fois qu’on soupçonne M. Raynal ? M. Raynal est-il de ceux qu’on ne peut pas soupçonner ? A-t-il toujours compris cette vérité élémentaire, que la responsabilité d’un homme grandit avec son état, qu’un ministre de France n’est pas un marchand vulgaire et qu’il est pour lui des devoirs auxquels le commun du peuple n’est pas assujetti ? La médisance ne l’a-t-elle jamais mordu ? Si oui, n’a-t-il pas prêté le flanc à la médisance ? Et s’il y a prêté le flanc sans jamais y répondre, quelle est aujourd’hui la cause d’une susceptibilité aussi nouvelle qu’inattendue ? Voilà les questions qui se dressent. Il importe de les résoudre.
Ah ! messieurs, nous touchons un douloureux problème. Ce n’est plus M. Raynal, ici, qui est en cause, c’est un être abstrait, symbolique : c’est le politicien du régime actuel.
Le politicien confond trop le commerce et la politique.
Dieu me garde, sans doute, d’exclure de la Chambre ou du Sénat les commerçants ! J’ai trop à cœur d’y voir des esprits spéciaux possédant des connaissances techniques remplacer la phalange inutile des avocats sans causes et des médecins sans malades. Mais si l’homme public est à la tête d’un négoce considérable (ce qui est son droit et ce que nul ne songe à lui reprocher), il peut arriver, il arrive souvent que la prospérité de ce négoce sollicite des mesures dont la masse souffrira. De là, conflit entre le désir du lucre et le devoir du citoyen, et ce conflit est redoutable, messieurs ; il exige de robustes consciences et de vaillantes probités ; surtout si l’homme qui est à la fois ministre et commerçant domine une grande ville, la tient par ses influences de telle sorte que les administrés soient à son gré des tributaires et les fonctionnaires des complaisants. Sans contrôle, il n’a plus d’autre obstacle que sa propre réserve et sa propre modération. Il est le roi de la cité : il en deviendra, s’il veut, le fournisseur. Alors, il est exposé à des tentations peu communes et une intégrité peu commune n’est pas de trop pour y résister. Alors aussi, il est exposé à des critiques plus amères, à des inquisitions plus malveillantes ; impitoyablement, sans relâche, ses concurrents, qui succombent sous le prestige de ses titres officiels, ses concurrents blessés, ruinés peut-être par des faveurs répétées qu’une administration, sa vassale, érige en monopole, fouillent les recoins de sa vie pour en signaler à la foule les avidités ou les égoïsmes ; les racontars, mélange de roman et de vérité dans lequel il est difficile d’assigner la part de l’un et celle de l’autre, deviennent des récits formels que la malice précise ; des antipathies politiques sont heureuses de s’en mêler ; des polémistes de talent découvrent des choses piquantes, remarquent des coïncidences regrettables, font des rapprochements inquiétants ; tout cela s’amasse, s’amasse, comme une lente alluvion ; et tout cela mine sourdement l’honneur de l’homme public, sape les bases de sa renommée chancelante, jusqu’au jour où son caractère amoindri dans l’esprit de la foule n’oppose plus qu’une digue impuissante à l’irrésistible poussée de quelque accusation gigantesque germée en pleine Chambre au milieu des éclats d’un fougueux anathème lancé par un tribun républicain !
Étudiez cette page d’histoire que M. l’avocat général n’a pas voulu signer et dites-moi si le politicien de la troisième République joue son rôle avec l’élévation et le tact nécessaires ; dites-moi si sa conduite et sa vie réalisent à vos yeux l’idée que jusqu’ici, en France, nous nous faisions de l’homme public !
Personne n’est au-dessus du soupçon, nous a dit M. l’avocat général ; la calomnie peut viser tout le monde.
Oui, sans doute, la calomnie peut viser tout le monde ; mais tout le monde n’est pas atteint par la calomnie ; certains peuvent garder un dédaigneux silence et faire comme le voyageur qui, sans émoi, contemple du haut de la rive les fureurs du torrent qui ne peuvent l’atteindre ! Ils en ont le droit, car leur honnêteté se passe de commentaire ; c’est une honnêteté simple, lumineuse, dont le rayonnement calme et pur étincelle à tous les yeux que n’aveugle point l’incurable parti pris de la haine.
Mais, à côté de ces honnêtetés-là, il en est d’autres en politique, il est des honnêtetés savantes, complexes, litigieuses, des honnêtetés compliquées de gens d’affaires retors, obligés de plaider à chaque instant contre l’opinion publique et qui, pour gagner leur cause, ont besoin de se faire les clientes de l’esprit d’un bâtonnier. Encore, le plus souvent, la gagnent-elles à la faveur du doute et, si elles ont eu la chance de tomber sur des juges plus charitables que sévères, triomphent-elles moins parce qu’elles ont établi leur innocence que parce que l’extrême discrétion des témoignages qui les gênent ne permet pas d’établir leur pleine culpabilité. Voilà celles que le soupçon peut atteindre ; voilà celles à qui on rend service en leur fournissant l’occasion d’un lavage officiel ; cette occasion leur est utile ; en tous cas, elle sert au pays.
M. l’avocat général vous dit : « Prenez garde de confondre l’homme public et l’homme privé ; le premier seul est en cause, le second ne vous appartient pas. » Mais dans l’examen de la vie du politicien-homme d’affaires, la distinction est-elle possible ? L’homme public et l’homme privé ! Mais chez lui ils ne font qu’un seul homme ! On voit sans cesse le premier au service du second ! Étudier l’un, c’est étudier l’autre ; ils ne sont que les deux faces du même individu. Lisez les divers chapitres de son existence en partie double : si vous cherchez le ressort de son activité, il vous faut prendre une feuille, la partager en deux colonnes et mettre en regard la vie politique et l’intérêt personnel ; celui-ci est la clé de celle-là. La confusion est perpétuelle ; on la retrouve à chaque instant. Voilà — trop souvent hélas ! — Voilà le député moderne !