Apportons-nous la preuve matérielle : vous devez acquitter. Apportons-nous seulement la preuve morale, celle qui n’établit pas le fait d’une façon absolue, mais qui, parfois tout aussi concluante que l’autre, vous laisse l’impression que nous n’avons pas menti : vous devez acquitter encore, car la bonne foi, comme la preuve, est une cause nécessaire d’acquittement.
Et ce système s’impose dans une démocratie. En effet, lorsque l’honneur public est l’unique garantie sociale, il importe d’éloigner des affaires, non seulement les hommes qui méritent la flétrissure, mais aussi les hommes qui prêtent le flanc au soupçon. Et quand c’est de bonne foi qu’on a soupçonné ces hommes, quand leurs actes équivoques ont favorisé l’illusion, cette illusion est légitime et devient une sauvegarde qui met l’accusateur à l’abri de la loi.
Voilà pourquoi M. Savine vous apporte ses témoins et ses pièces. Ah ! je conviens sans peine que ce n’était point son rôle de les faire défiler devant vous. Cette mission ne nous incombait pas et j’assume aujourd’hui une tâche qu’un autre aurait dû remplir. Ce n’est ni la faute de M. Savine, ni la mienne, si cet autre se décharge sur nous du fardeau qui lui appartient. Le silence n’est pas possible ; M. Gilly le garde : il faut que nous le rompions ! Un procès politique est un champ de bataille ; un accusé politique est un soldat ; et, dans ce pays où l’on admet aujourd’hui trop de choses, il en est une, du moins, qu’on n’admet pas encore, c’est qu’un soldat lâche le drapeau au moment de la charge, surtout quand ce soldat est le chef ! Le chef, c’était M. Numa Gilly ; M. Numa Gilly a lâché le drapeau ; M. Savine le ramasse ; il fait bien ; car, voyez-vous, quelle que soit la couleur d’une oriflamme, nous aimons beaucoup qui la garde et nous estimons peu qui l’abandonne ; et c’est pourquoi, au sortir de cette audience, les mains, qui fuiront peut-être un autre que M. Savine, se tendront, quoi qu’il arrive, vers lui pour prendre les siennes et les serrer. Le député, l’homme public a déserté sa pensée ; il l’a jetée dans la mêlée comme une arme gênante ; un modeste éditeur estime qu’ayant publié cette pensée, il l’a faite sienne, et c’est comme sienne qu’il la défend devant vous.
Qui donc, sans lui, la défendrait ? M. Gilly avait un fils : M. Peyron. (Rires). Un instant, celui-ci a revendiqué la succession paternelle ; j’ai cru qu’il l’accepterait purement et simplement ; ensuite, il ne l’a plus acceptée que sous bénéfice d’inventaire ; enfin, après en avoir mûrement délibéré, il a paru y renoncer, et la succession a été sur le point de tomber en déshérence ; alors, M. Savine s’est constitué le syndic de la liquidation et c’est grâce à lui que cette dernière ne tournera pas en faillite…
Grâce à lui… et grâce à vous, messieurs. Notre mission est délicate, mais la vôtre l’est encore plus. Dans les procès de ce genre, la partie n’est jamais égale et c’est à peine assez de toute votre justice pour rétablir l’équilibre rompu. Examinez les deux camps :
D’un côté, un ancien ministre qui plaide dans sa bonne ville, sur un terrain qu’il a choisi, qui arrive à l’audience escorté de ce qui le rend tout-puissant, au milieu d’un état-major de financiers célèbres descendus exprès pour lui de leur Olympe d’or, de banquiers, plus redoutables que des rois, dont le seul nom cause un saisissement dans la foule, d’administrateurs et de directeurs des grandes compagnies, de hauts fonctionnaires qui lui doivent et la fortune et les honneurs, de tous ces personnages décoratifs, décorables, ou décorés qui, d’une allure grave et solennelle, montent au fauteuil des témoins, y prononcent sous la foi du serment une plaidoirie éloquente dont la péroraison se termine par un vibrant panégyrique, puis, d’un pas non moins solennel, un sourire dévot sur les lèvres, s’en vont, comme à une réception officielle, serrer avec respect la main du maître d’hier dont les caprices parlementaires feront peut-être le maître de demain et qui, après avoir connu le saut de la roche tarpéienne, ira une fois encore gravir clopin-clopant les marches déjà bien usées de son branlant Capitole !…
De l’autre, un député raillé, vilipendé, conspué, et comme soutien, un éditeur antisémite !… Quelle impartialité faut-il attendre ? On dépose volontiers pour ceux qui sont au pinacle. Contre eux, c’est une autre affaire ; on y regarde davantage ; la mémoire est moins complaisante, les souvenirs sont plus lointains ; on oublie qu’on a juré de dire la vérité, surtout de la dire toute… Et l’observateur qui suit les péripéties du drame assiste à bien des choses pénibles et écœurantes, au spectacle de gens dont la peur tord la bouche et crispe les lèvres, qui, blêmes, viennent balbutier qu’ils ne savent rien, après nous avoir préalablement avertis qu’ils ne voulaient rien savoir, et, au sortir de l’audience, passant près de nous, très vite, parce que notre société est compromettante, chuchotent d’une voix imperceptible à notre oreille : « Ah ! si j’avais dit ce que je sais, j’en aurais raconté long !… » (Mouvement prolongé dans la salle).
Ceux-là, il n’est pas nécessaire de prendre des gants avec eux ! Point n’est besoin de les inviter à vouloir bien se retirer. Il suffit de leur dire : « Allez vous asseoir ! » Ils y vont avec plaisir… Ils ne demandent que ça… (Rires).
Que voulez-vous ? Nous sommes le pot de terre contre le pot de fer ; ou, si vous préférez une comparaison ayant plus de couleur locale, nous sommes le pavé céramique contre le pavé de Quénast. (Hilarité générale). Que peut notre faible argile contre un porphyre assez solide pour faire une si longue traversée ?…
Oui, messieurs, votre mission est grande. Elle grandit avec la difficulté et le péril des circonstances. Elle consiste à dissiper les illusions du prestige, à n’être point victimes de ce dangereux trompe-l’œil, à lire sur les lèvres de ceux qui n’ont pas pu parler, et à nous donner le courage de faire la lumière, à nous, les petits, les chétifs, les humbles qui n’avons qu’une force, celle que nous puisons dans notre confiance en vous. Ne vous préoccupez ni de l’origine, ni de la forme plus ou moins ridicule que la diffamation a revêtue : en cour d’assises, il est facile de railler les accusés. Peu vous importe l’élégance du style ; c’est le fond même des choses qu’il convient d’examiner. Ne vous laissez pas davantage étourdir par les périodes pompeuses sur l’horreur de la calomnie ; nous sommes tous d’accord que la calomnie est horrible ; mais la question est de savoir si vous jugez des calomniateurs.