Mon cher Collègue,

Du fond de mes montagnes, je suis avec intérêt les péripéties de la polémique que vous avez engagée avec quelques écumeurs d’affaires qui déshonorent la République. Vous avez le public pour vous et surtout les honnêtes gens.

Ayant pratiqué les conventions, je vous adresse ci-incluses quelques notes qui pourront peut-être vous être utiles.

Agréez, mon cher collègue, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

L. Vacher.

Et voici la note annoncée par l’honorable M. Vacher, note écrite de sa main, ainsi que la lettre que, le 6 novembre, il adressait à M. Gilly :

Enhardi par le coup de main des conventions, M. Raynal proposa à la Chambre de racheter la ligne d’Alençon à Condé pour une somme de quatre millions à payer par l’État. Mais il avait eu soin de faire racheter en sous-main, par la Banque populaire de l’Opéra composée de ses amis (Rochefort a donné les noms dans ses Notes pour servir à l’histoire de mon temps), les actions de cette ligne qui se vendaient au poids du papier. Je dénonçai le tripotage dans mon bureau, le projet fut retiré, et il n’a plus reparu.

Voici maintenant la lettre :

Je suis prêt à venir déposer devant la cour d’assises du Gard des faits relatifs aux conventions. Il serait essentiel que M. Lesguiller, ancien sous-secrétaire d’État aux travaux publics, député de l’Aisne, vînt déposer. Il a tenu entre les mains un dossier où il y avait des reçus et dont on lui demandait 20.000 fr. Écrivez-lui d’urgence et dites-lui que je viens déposer.

L. Vacher.

Ces pièces caractéristiques prouvent qu’il n’y avait pas que les badauds qui croyaient en Numa Gilly. Et vraiment, quand on voit des hommes publics applaudir à la polémique qu’il a engagée avec les écumeurs d’affaires, avec ceux qui déshonorent la République, quand ces hommes publics lui envoient des documents et lui offrent leurs témoignages, faut-il s’étonner si un éditeur jeune, ardent, courageux, enthousiaste, l’éditeur de M. Drumont, l’éditeur de la Fin d’un Monde, se laisse, lui aussi, emporter par l’élan du flot populaire ? Oui, M, Savine a cru en M. Numa Gilly. Il a cru que ses accusations étaient des accusations solides auxquelles des documents décisifs donnaient une base inébranlable. Il a cru que ses Dossiers seraient non pas le livre d’or où Venise inscrivait le nom de ceux qui avaient bien mérité de la patrie, mais le livre de boue où l’on noterait d’infamie les malfaiteurs de la vie publique. Il a cru que cet humble ouvrier poussé par le destin aux premiers emplois, placé par la fortune près du pouvoir, à même d’en observer les vices et les faiblesses, avait préféré flétrir les corruptions que d’y participer et, au lieu de détourner la source de vérité, s’était fait un âpre plaisir de la répandre à flots sur la foule d’où il sortait.

Ah ! certes, messieurs, si, au milieu de nos malaises et de nos angoisses patriotiques, un citoyen digne de ce nom, qu’il fût ouvrier ou paysan, qu’il fût noble ou bourgeois, avait élevé une voix désintéressée et virile pour dire à ses concitoyens : « Assez de débats stériles, trêve aux choses qui nous séparent et nous divisent, silence aux rancunes des partis, point de diffamations, point d’injures, mais une énergie indomptable, un dévouement sans bornes, un courage invincible, formons une seule armée et sauvons notre bien commun, la vieille probité française qui appartient à tous et dont aucun ne doit souffrir qu’on éclabousse la robe » — Ah ! messieurs, si quelqu’un eût alors tenu ce langage, n’est-il pas vrai que la France tout entière se fût levée pour le saluer ? (Longue sensation).

Hélas ! M. Gilly n’était pas ce grand homme ; il n’en était que la fragile et décevante illusion. Beaucoup de braves gens s’y sont trompés. M. Savine a partagé leur erreur ; et, la partageant, il ne pouvait agir autrement qu’il a fait. Son caractère, son passé, ses convictions lui dictaient sa conduite. On avait besoin d’un courageux : le courageux, c’était lui ! Il en est dont l’instinct est de battre en retraite ; il en est d’autres dont l’instinct est de marcher en avant. Il a marché : c’est sa nature ; et il a écrit la lettre que vous savez ; il s’est mis au service de M. Gilly ; il lui a offert son argent, sa librairie, ses presses. L’événement lui donne tort — soit ! Mais vous savez à présent le mobile qui l’a inspiré, et j’ai pris plaisir à vous le dire, ce mobile : il est de ceux que l’on est heureux de confesser devant les jurés de France ! Frappez-le, si vous voulez — votre verdict peut être la ruine : il ne sera pas le déshonneur : car, vous n’en doutez plus maintenant, c’est un combattant vaincu, et non un diffamateur à gages, que vos coups atteindront.

Mais non, il n’est pas vaincu : attendez la fin du débat. La bataille n’est pas terminée. Spéculateur, il eût baissé la tête ; lutteur, il la redresse fièrement.

Monsieur l’avocat général, je l’avoue, votre langage m’a étonné : si j’en ai compris la portée, il signifie ceci : « Vous n’étiez pas antipathique — au contraire — et, si vous n’aviez pas tenté la preuve, on aurait pu se montrer fort indulgent à votre égard. » Eh bien ! je professe le plus profond respect pour tout ce qui sort de votre bouche ; mais le sens de vos paroles m’échappe complètement. La preuve ! Mais c’est la loi qui m’invite à la faire, mais c’est la loi qui m’y convie ! Un homme public est en cause et c’est par le silence que vous voudriez le protéger ? Non ! non ! cette attitude ne serait digne, ni de lui, ni de nous. Quand on édite un livre, comme Mes Dossiers, on doit au public, sinon la démonstration des faits qu’on articule, du moins les pièces justificatives de sa bonne foi.