Voilà ce qu’on voyait !… Grand Dieu ! Et ce qu’on ne voyait pas ! Ce qu’on savait, ce qu’on sentait enfoui dans des documents impénétrables, dans des rapports, dans des dossiers cachés par la complicité ou la peur, dernier et fragile rempart de réputations vacillantes que, chaque jour, déchiquète l’âpre morsure du soupçon populaire, que flétrit et flagelle notre douloureuse indignation !
De tous côtés, des miasmes fétides vous prenaient à la gorge ; la terre était boueuse et cédait sous le pied. Le cerveau de la foule, à la vue de concentrations inouïes qui semblaient une assurance mutuelle contre la divulgation des turpitudes, le cerveau de la foule exagérait, grandissait outre mesure des corruptions déjà trop certaines et trop lamentables dans leur réalité !
Pour employer le mot classique, on s’imaginait être pris dans un véritable engrenage de pots-de-vin. Je dis le mot classique ; j’ajoute que le mot est usé ; l’expression a vieilli et fait place à un néologisme. En changeant de nature, la chose a changé de nom dans le vocabulaire de la cuisine politique ; de liquide, elle est devenue solide : elle ne s’appelle plus pot-de-vin, elle s’appelle saucisson ! (Hilarité générale).
Nous frémissions au spectacle de ces hontes ; tous avaient soif de vérité, hormis ceux que la vérité eût tués ; on voulait, on voulait connaître les coupables : on voulait les connaître tous !…
Et voilà que vibre une voix que l’illusion rend formidable ! On croit la justice proche : les cœurs battent à l’unisson : dans une assemblée populaire un homme a maudit le culte du veau d’or devant lequel s’agenouillent certaines consciences. Est-ce nouveau, cette malédiction ? Oh ! non, certes, depuis longtemps elle est dans tous les cœurs, elle est sur toutes les lèvres : la presse à satiété la répète ; elle a déjà éclaté dans l’enceinte du Parlement ; elle a ses formules classiques ; elle est devenue un lieu commun de nos patriotiques angoisses ; mais jamais, semble-t-il, elle n’a retenti si fort ; jamais elle n’a trouvé d’échos aussi lointains et aussi sonores ; jamais elle n’a frappé des oreilles aussi préparées ; jamais elle n’a mieux assouvi l’universel désir de vengeance ; cette fois elle n’aura pas été un bruit vain et inutile emporté par le vent de l’indifférence et de l’oubli !
Et l’on écoute cette voix… « Il y a plus de vingt Wilsons !… » Le président de la commission du budget était là et le président n’a rien dit ! On sait ce que c’est qu’un Wilson : on en a vu un, un seul ; mais on est sûr qu’il en existe tant d’autres ! Le Wilson condamné est-il le plus coupable ? N’est-il pas un bouc-émissaire chargé de tous les péchés d’Israël ? Si l’on proclamait au grand jour la liste des impunis !…
« Il y a plus de vingt Wilsons !… » Qui dit cela ? Un député hier encore inconnu du pays, mais très populaire dans sa ville qui le comble de ses faveurs et le vénère comme un oracle. Ce député est un enfant du peuple, un ouvrier, qui reste un ouvrier pratiquant à la différence de quelques-uns de ses collègues qui ne sont plus que des ouvriers honoraires. On vante sa simplicité, son désintéressement, sa probité ; il se tient loin de tous les tripotages. Songez donc : il est député, il est en même temps foudrier et il n’a pas encore songé à fonder une société anonyme pour mettre ses foudres en actions ! (Rires). C’est inouï !… Le voilà grand homme ; Nîmes le porte en triomphe, et son renom, le lendemain, est devenu universel !… On le traduit en cour d’assises : il est acquitté ! Les circonstances, la valeur, la portée de l’acquittement, nul n’en a cure, nul ne s’en préoccupe. Il est acquitté : voilà tout ; son acquittement, pour tout le monde, signifie la condamnation générale, en bloc, de ceux qu’il a atteints ou qu’il a visés. La démonstration est faite. Maintenant, il achève son œuvre : il va publier un livre, ses Dossiers, en même temps sa défense et son accusation. On a des noms, cette fois ! enfin on tient les coupables ! On le provoque en duel : il donne rendez-vous sur le terrain de la cour d’assises… Et les rieurs sont avec lui…
Est-ce vrai, messieurs ? N’est-ce pas de la sorte que les choses se sont passées ? Faites revivre ce moment, évoquez le souvenir des impressions disparues. Croyez-moi, c’est indispensable, si vous voulez être équitables dans l’œuvre que vous poursuivez.
On se moque aujourd’hui du justicier de Nîmes. On a beau jeu : il semble avoir fait la gageure de se couvrir de ridicule. J’ignore le sort que l’avenir lui réserve. Ses concitoyens paraissent y tenir beaucoup : deux fois ils l’ont déjà réélu maire ; peut-être le rééliront-ils député, non parce qu’il a désavoué son livre, mais parce que, malgré son désaveu, ils resteront convaincus que c’est lui qui l’a fait. (Rires). Mais enfin, à l’heure présente, M. Numa Gilly a perdu son prestige ; il est un thème facile pour les sarcasmes et les mots. Les tarés de la politique ont de la chance de pouvoir se dire ses adversaires ! Un compère n’eût pas mieux fait leur jeu !…
Eh bien, messieurs les Jurés, ce n’est pas le Gilly conspué, bafoué, qu’il faut avoir devant les yeux ; c’est l’auteur du discours d’Alais, c’est l’acquitté de la cour de Nîmes, c’est le Gilly acclamé, porté en triomphe, c’est le Gilly pris au sérieux non seulement par le public, mais par les chefs de file, par les hommes publics qui l’approuvent et l’encouragent ; c’est le Gilly auquel l’honorable M. Vacher, député de la Corrèze, écrit, le 21 septembre 1888 :