Voilà ce que dit la gazette… gazette mal informée, c’est entendu ; je connais trop la magistrature de mon pays ; je ne la croirai jamais complice d’un odieux subterfuge et je tiens personnellement M. l’avocat général pour incapable de coudre la Fin d’un Monde dans la couverture de Mes Dossiers.
Mais les gens mal informés font tant de victimes avec leurs racontars ! Il faut se garder de prêter le flanc à leurs chroniques. M. l’avocat général l’a compris et je n’ai que des éloges pour sa circonspection. Mais pourquoi la partie civile commet-elle de ces rapprochements malheureux dont s’autorisent les propos médisants ? « Savine est un négociant en diffamation », avance-t-elle, et elle ajoute aussitôt : « C’est l’éditeur de Drumont, un homme condamné ! » Si le pauvre peuple, qui comprend tout de travers, concluait de cette tournure de phrase qu’éditer M. Drumont, c’est faire le commerce de la diffamation et que Savine a déjà été condamné en cour d’assises pour avoir édité M. Drumont ! Heureusement que, tout naïf qu’il est, le pauvre peuple l’est un peu moins que ne le suppose la partie civile. Sans avoir l’instruction de la partie civile, ni son esprit, il ne confond pas la France Juive avec la Fin d’un Monde ; il sait que la Fin d’un Monde a pour éditeur M. Savine, mais que la France Juive sort de la librairie de MM. Marpon et Flammarion, et il a soin de ne pas reporter sur la première, qu’on a cru bon de laisser tranquille, le bénéfice de l’unique poursuite dont la seconde ait pâti — poursuite bénigne, d’ailleurs, et dont il eût été prudent de ne pas évoquer la mémoire, car la condamnation à 1.000 francs d’amende qu’elle a, je crois, motivée est conçue, paraît-il, en des termes de nature à satisfaire les plus difficiles parmi les diffamateurs.
Il faut donc renoncer au doux espoir de faire passer M. Savine pour un récidiviste et il ne demeure convaincu que du crime d’avoir édité la Fin d’un Monde.
C’est celui que vous lui reprochez ? Alors il vous fait la partie belle : il l’avoue et s’en glorifie : il en revendique hautement, fièrement, la pleine responsabilité. C’est, je vous l’ai dit, un courageux, un sincère ; c’est surtout un convaincu. Oui, il a une foi ardente ! Oui, il lutte, il luttera contre la finance juive ! Au nom de la patrie, au nom de l’équité, il réprouve les empiètements sans vergogne d’une race qui nous envahit, nous opprime, nous vole notre part de lumière, d’une race dont le mercantilisme offensé lui prête aujourd’hui, pour assouvir ses rancunes, les bas appétits qui la travaillent !… La Fin d’un Monde ! Mais il fallait la traîner ici ! J’aurais été debout à la barre ! C’eût été un grand débat, messieurs, digne de vous, digne de la justice, et vous auriez jugé comme il convient ce livre superbe, audacieux, hardi à l’excès, qui, lorsqu’il voit des chairs pourries, y enfonce le fer rouge brutalement, jusqu’au bout, au risque de faire grésiller des chairs encore à demi saines, mais un livre magnifique, sublime dans ses colères, que soulève et qu’anime le souffle brûlant de son auteur, flamboyante épopée, satire vengeresse d’un Juvénal chrétien dont les verges essaient de secouer nos torpeurs décadentes et de tirer, s’il est encore possible, cette fin de siècle qui râle de la poussière mortuaire où elle s’enfonce lentement !… (Mouvement prolongé dans la salle).
La conviction ! Oui, messieurs, je le répète, voilà le sentiment qui a poussé M. Savine. Chez lui, il y a deux hommes : l’artiste et le croyant, le traducteur de l’Atlantide et l’éditeur de la Fin d’un Monde ; longtemps le croyant a dormi, laissant le champ libre à l’artiste ; mais l’heure de la lutte a sonné, et la clameur de la bataille a réveillé le croyant.
Et quel est donc le sommeil assez lourd pour ne pas être troublé par le tumulte de l’époque ? Dans quelle léthargie incurable sont plongés ceux qui ne l’entendent pas ? Quelles oreilles qui ne soient encore ébranlées par les cris d’indignation de la foule ? Quels spectacles plus propres à nous indigner que ceux qui ont souillé nos regards ? Qui donc, messieurs, qui donc a pu les contempler froidement, sans sentir son pouls agité par la fièvre de la colère ?
Nous les avons vus défiler à la barre, ces rastaquouères de la politique, ces flibustiers du parlementarisme, escortés des escrocs de la haute banque ! Nous les avons vus, ces voleurs gantés, ces malfaiteurs en redingote tachée de rouge à la boutonnière, plus dangereux que les voleurs en haillons, tristes épaves sociales que la misère et la douleur entassent, chaque matin, par milliers dans les prétoires, parce que pour ces derniers, du moins, il est une vindicte publique, tandis que des subtilités de texte, dont la foule s’étonne, mais qui s’imposent aux magistrats, abritent presque toujours les autres, habiles à côtoyer le code, sans jamais gagner le large, mais sans jamais non plus se heurter aux écueils du rivage, grâce à la rouerie merveilleuse qui préside à leur cabotage éternel !…
Avaient-ils assez longtemps extorqué la confiance publique ? Avaient-ils assez longtemps égaré la raison des électeurs ? Si, alors qu’ils étaient présidents de commissions, députés, magistrats, sénateurs, mieux encore, dispensateurs souverains des charges et des honneurs, les premiers de l’État, les maîtres de la République, si nous avions dit ou écrit la millionième partie de leurs scandales, sans doute ils nous auraient traînés en cour d’assises ! Ils nous auraient traités de négociants en diffamation ! Un pompeux réquisitoire nous aurait accablé de ses foudres ! Et nous aurions dû courber la tête, nous excuser envers ces hommes qui auraient à peine daigné nous narguer d’un méprisant sourire, fièrement drapés dans leurs oripeaux officiels !…
Ils s’estimaient inébranlables dans leur forteresse ! Ils croyaient l’édifice en pierre !… L’édifice était en carton ! Et voilà qu’un beau jour, une fissure s’est produite ! Un rayon de soleil a pénétré, et la pleine lumière les a montrés tels qu’ils sont dans leur nudité hideuse, escrocs, voleurs, faussaires, mûrs pour l’infamie de l’histoire qui n’aura, la plupart du temps, pour les flétrir, qu’à transcrire dans ses colonnes le texte des arrêts qui les ont acquittés !…
Voilà ce qu’on voyait, messieurs, souvenez-vous-en ! Voilà ce qui secouait nos esprits, ébranlait nos consciences, ce qui arrachait lambeau par lambeau notre foi en ces politiciens néfastes qui s’improvisent conducteurs de peuples et pour lesquels les peuples n’ont jamais assez d’anathèmes !