On a comparé M. Numa Gilly à Tartarin. Quelle injustice ! Tartarin allait sur les Alpes, lui ! Tandis qu’il a fallu à M. Numa Gilly les nécessités d’une comparution en cour d’assises pour le déterminer à entreprendre un voyage dans la direction des Pyrénées !

Quant à M. Savine, qui, n’étant pas député, ne jouissait pourtant pas des mêmes facilités de transport, sans l’ombre d’une hésitation, il se mettait en route…

Cruelle épreuve ! Un de ses deux jeunes enfants, un adorable petit garçon âgé de six ans était malade ; ses affaires, arrêtées dans leur essor, traversaient une de ces crises dont le commerce a tant de peine à se relever. Il me semble encore le voir entrer dans mon cabinet, l’ordre du juge à la main, et me conter tout cela d’une voix où vibrait l’effort du courage domptant les assauts de la tristesse !… Scènes poignantes qui abondent dans notre vie professionnelle, où le jurisconsulte s’efface derrière l’ami et où les consolations qui montent du cœur, la silencieuse étreinte d’une poignée de main, remplacent les stériles raisons, impuissantes à calmer les angoisses !…

Sans hésitation, sans faiblesse, il partait pour Bordeaux ; il frappait à la porte du juge ; et le vieux magistrat, accoutumé aux faux-fuyants et aux réticences des prévenus ordinaires, s’étonnait d’une franchise primesautière et alerte qui semblait se complaire à devancer les questions comme pour avoir le plaisir d’y répondre plus vite. Au bout d’une demi-heure, l’honorable M. Roujol en savait autant que ses collègues au bout de quatre longs mois d’interrogatoires et de confrontations.

Cette conduite, cette attitude justifient-elles les impitoyables expressions de la partie civile, et les exigences de l’équité comme les convenances du langage ne commandaient-elles pas de retourner, sinon sept fois — je n’en demande pas tant à un adversaire — au moins deux fois la langue dans la bouche avant de qualifier de recéleur, de négociant en diffamation, un homme qui n’est pas un repris de justice, dans une affaire qui, quoi qu’on en dise, est une affaire politique et n’offre aucun point de ressemblance avec les procès de droit commun ?

Un négociant en diffamation ? Ah ! messieurs, quel négoce ! Il serait encore plus noir que le négoce du charbon… anglais ! (Rires).

Un recéleur ? Est-ce parce qu’il recèle 50.000 exemplaires du livre Mes Dossiers qu’il aurait pu vendre un bon prix, au lieu de les garder, bien plus, de les faire rentrer par tous les moyens dans son magasin où ils ont tout juste pour lui en ce moment la valeur qu’avaient les actions du chemin de fer d’Alençon à Condé lorsque M. Raynal ou les économistes de son école en proposèrent le rachat à l’État ? (Rires).

A quoi servent ces outrages qui ne sauraient l’atteindre ?

On a jeté dans le débat un nom qui va singulièrement troubler la conscience d’une foule de braves gens.

Il circule dans le public — ce n’est un mystère pour personne — que, si M. Savine est poursuivi avec tant de rage, c’est pour avoir édité un certain volume qui n’est point signé de Gilly et porte un autre titre que le titre Mes Dossiers. On avait à régler avec lui un vieux compte, et pour le liquider sans péril, on se serait coiffé d’un masque qui prouverait que feu Tartufe a laissé une descendance florissante encore aujourd’hui.