Cour d’assises de la Gironde
Audiences des 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17 et 18 avril 1888
M. Savine, éditeur, avait publié les bruyants et décevants dossiers du fameux député de Nîmes, M. Numa Gilly.
Celui-ci y accusait de vénalité M. David Raynal, député de Bordeaux, et ministre des travaux publics en 1883, lors du vote parlementaire des célèbres conventions passées entre l’État et les grandes compagnies de chemin de fer.
M. David Raynal poursuivit l’éditeur et l’auteur devant la cour d’assises de Bordeaux, sa circonscription électorale. La cour condamna le premier à trois mois de prison et le second à six mois de la même peine.
La plaidoirie ci-après reproduite, prononcée par Me de Saint-Auban pour M. Savine, esquisse, dans sa première partie, la physionomie générale du politicien moderne, et, dans la seconde, étudie les circonstances qui amenèrent le vote des fameuses conventions.
Messieurs de la Cour,
Messieurs les Jurés.
Je ne suis pas un politicien qui vient attaquer M. Raynal. Je me respecte trop pour abriter sous une robe des arrière-pensées et des passions qui, si légitimes et si justifiées qu’elles puissent être, se tromperaient de porte en entrant ici.
Je suis un défenseur qui vient défendre un accusé, qui vient le défendre avec une foi absolue, avec une conviction ardente, et, si M. Savine veut me permettre de l’ajouter, je suis un peu aussi un confident et un ami depuis bientôt cinq mois que je le vois et le fréquente, qu’il s’assied à mon modeste foyer de juriste pour me demander mes conseils et que, dans l’intimité familière de nos entretiens répétés, il m’ouvre toutes grandes son âme et sa conscience où je puis lire, non pas les sentiments que lui prêtait à la dernière audience la haineuse rancune de la partie civile, mais tout ce qu’elles renferment de sincérité, de droiture, de courage et d’énergie.
Oui, Savine est un courageux et un sincère, deux qualités, ou plutôt deux défauts périlleux à notre époque, qui mènent rarement à la fortune et au pouvoir, qui même quelquefois conduisent à la cour d’assises, mais n’importe, deux beaux défauts, bien français, et qui devant un jury français se sentent à leur aise et se défendent avec entrain.
C’est parce que Savine est un sincère et un courageux qu’il est un sympathique ; et c’est parce qu’il est un sympathique qu’il me tardait de vous le présenter. Il est temps de vous le faire connaître. On a tellement défiguré ses traits ! Ce qu’on vous a montré, c’est sa caricature. Il est temps de tracer son portrait.
Vous verrez ce qu’il faut penser des reproches de cupidité et d’ambition. Quand vous le connaîtrez, ils vous feront sourire. Et il est facile à connaître : sa conscience n’est pas de celles qui se ferment, qui se crispent, sur lesquelles il faut, en quelque sorte, peser pour les forcer à s’ouvrir ; non, je vous l’ai dit, la sienne est grande ouverte ; vous n’avez qu’à lever vos yeux sur elle pour la pénétrer jusqu’au fond. Regardez-la, messieurs, scrutez-la, sondez son cœur, et puis, au sortir de ces pénibles audiences, quand vous rentrerez dans la chambre de vos délibérés, oublieux de tous les bruits, de toutes les rumeurs de la ville, fermés à toutes les influences qui sont le danger de ces débats, ne vous souvenant que de votre serment qui vous trace votre devoir et qui constitue votre charte, vous nous direz, dans votre justice, dans votre autorité, dans votre loyauté, dans votre indépendance, la part qui lui revient dans cette triste affaire qui vous cause et nous cause à tous une émotion douloureuse parce que nous sentons bien que ce qu’elle met en jeu, ce n’est pas seulement l’honneur politique d’un homme, mais encore les intérêts supérieurs de votre grande cité, intérêts inséparables des intérêts de la Patrie !
Vous savez déjà notre système de défense : il reste le même ; comment changerait-il ? La vérité est immuable et notre système est la vérité. M. Savine l’a dite dès le début de l’instruction.
Le 6 décembre dernier, M. Roujol, le magistrat distingué chargé de faire la lumière, lançait deux mandats de comparution, le premier contre M. Numa Gilly, le second contre M. Savine. M. Numa Gilly se contentait de demeurer tranquillement chez lui ; c’est sa manière habituelle de répondre à ces sortes d’invitations ; il prétextait des travaux parlementaires auxquels sa présence était, paraît-il, indispensable, sans que j’aie jamais pu tirer au clair quel projet de loi d’intérêt local absorbait alors sa laborieuse attention.