Non, encore une fois, c’est lui, Legrand, qui vient rendre visite à Mme Ratazzi, et lui demande un service, à elle qui ne le connaissait pas, qui n’en avait jamais entendu parler. Lui propose-t-elle quelque chose ? C’est lui qui la sollicite. Se porte-t-elle garante de sa décoration ? C’est lui qui insiste pour être présenté à M. Wilson, et c’est sur ses insistances réitérées qu’elle défère à son désir.

Est-ce vrai ? Établissez le contraire. Montrez-moi dans ces faits l’apparence d’une manœuvre capable d’abuser Legrand — Legrand, difficile à duper en semblable matière, depuis le temps qu’il traîne dans les antichambres, en quête de protections pour satisfaire son incroyable vanité !

Si la manœuvre n’existe pas au début de l’opération, que m’en importe la suite ?

C’est le point initial qu’il faut envisager ; c’est à ce moment précis qu’il faut faire une étude psychologique et descendre dans le for intérieur des prévenus en cause pour sonder leurs intentions et saisir sur le vif l’état de leur esprit.

Or, livrez-vous à cette analyse en ce qui concerne Legrand, et voyez s’il a pu exister la moindre illusion soit sur la nature de l’acte qu’il commettait, soit sur les suites probables ou possibles de cet acte, chez cet homme ferré sur la matière, qui, après s’être vainement adressé à M. d’Andlau, au général Boulanger, à une dame Lambert, venait de son plein gré frapper à la porte de Mme Ratazzi qui ne le connaissait pas la veille, pour quémander son appui auprès de M. Wilson !

Je me résume, messieurs : quelle que soit mon opinion sur le fait et sur le droit, il n’y a pas de délit, parce qu’il n’y a pas de manœuvre.

D’ailleurs, y aurait-il un délit, que ce n’est pas sur cette femme que s’appesantirait votre main. Chaque péripétie, chaque incident de l’œuvre de justice à laquelle vous présidez, diminue son importance ; et la part qui lui revient dans cette page d’histoire, remplie par le nom d’un autre, devient de moins en moins sérieuse au fur et à mesure que la page va grandissant…

L’affaire Wilson est un drame trop grand pour que Mme Ratazzi puisse y jouer le premier rôle. Seul, le trafiquant de l’Élysée a les épaules assez larges pour porter un pareil fardeau. A côté d’un Wilson, les complicités disparaissent : il ne reste plus que des dupes…

LES GRANDES CONVENTIONS DE 1883

PROCÈS NUMA GILLY-SAVINE-RAYNAL