Restent 21.000 francs mentionnés dans ces fameuses copies de lettres que vous avez entre les mains.

Me de Saint-Auban discute le procédé par lequel ces copies ont été mises à l’instruction. Il déclare que, si M. de Boislisle, juge rapporteur de la deuxième chambre, n’en a pas saisi le parquet, c’est que dans les faits qu’elles relatent il ne voyait aucun délit. En tout cas, à supposer que ces 21.000 francs aient passé par les mains de Mme Ratazzi, ils n’y sont pas restés. Mme Ratazzi a prêté aux Legrand ses services à titre gratuit ; la preuve morale en existe au dossier.

Me de Saint-Auban rappelle à ce propos les lettres pleines de reconnaissance adressées, aux mois de septembre et de décembre 1885, par Mme Legrand à sa cliente : est-ce là le langage, dit-il, d’une personne à laquelle on a extorqué de l’argent ? Puis, il continue en ces termes :

On se tromperait, d’ailleurs, messieurs, si on croyait Mme Ratazzi femme à réaliser de grands profits. Écoutez le portrait qu’en trace M. Wilson qui connaît bien son monde : « Il est dans la nature de cette dame de s’occuper avec une grande ardeur des affaires d’autrui, même lorsqu’elle ne peut espérer en tirer un bénéfice. » Voilà son portrait fidèle.

Et c’est ce caractère qui en fait un instrument aussi profitable que peu coûteux entre les mains des d’Andlau et consorts, ces écumeurs de la politique, vrais flibustiers du parlementarisme, dont on peut discuter la moralité mais non l’intelligence, et qui figurent certainement parmi les esprits les plus souples et les plus ingénieux de notre galerie contemporaine. Il y a un point commun entre ces agences véreuses et les administrations honnêtes : dans les unes comme dans les autres, on paie les petits employés d’une façon déplorable !… (Hilarité).

Mais j’aborde le point capital : l’absence de manœuvres.

La manœuvre, c’est, en matière d’escroquerie, l’ensemble des circonstances qui ont induit la dupe en erreur. Or, avec la jurisprudence nouvelle, on se passe de bien des choses, on se passe de crédit imaginaire, d’événement chimérique ; mais on ne se passe pas encore de manœuvres. Cela viendra peut-être : mais cela n’est pas encore venu. Eh bien ! dans l’affaire Legrand, dites-moi où est la manœuvre ?

L’arrêt d’Andlau en constate avec soin la présence dans ses considérants ; il constate que Mme Ratazzi se faisait appeler de La Motte du Portal, qu’elle se donnait comme veuve du général de La Motte-Rouge, qu’elle dissimulait ainsi soigneusement son état civil véritable à des gens qui, peut-être, n’auraient pas traité avec elle s’ils avaient su avoir affaire à l’héroïne de l’aventure Michelin.

Et puis il constate ces présentations successives, ces conversations préparées, en un mot toute cette mise en scène qui attire la dupe et abuse de sa crédulité.

Nous discutions tout cela ; mais l’arrêt l’a retenu contre nous, et tout cela est, au premier chef, constitutif de la manœuvre.

Ici, prenez garde, il n’y a rien de pareil. Comment les choses se passent-elles ? Un sieur Legrand se fait présenter par son cousin, le sieur Hanniquet, à Mme Ratazzi. Ce n’est pas elle qui va le chercher ; c’est lui qui prend les devants. Elle ne le rencontre pas, comme cela se pratiquait dans l’affaire d’Andlau, dans le salon d’un tiers plus ou moins suspect qui pouvait être accusé d’avoir préparé la scène.