Je ne parle pas de ce calcul impardonnable qui consiste à cesser la vente, dès que l’ouvrage devient suspect, et même à dépenser des fonds pour racheter les exemplaires vendus : jamais rapacité ne fut plus inintelligente !
J’arrive immédiatement à la plus lamentable affaire de notre spéculateur ; vous allez voir que, s’il s’est flatté de mériter cette épithète, il s’est mépris d’une étrange manière sur ses aptitudes et sur sa vocation.
Les opportunistes lui avaient pardonné la défaite de leur ambassade. Ces braves gens n’ont pas de rancune : ceux qui ont assisté aux débats de Bordeaux leur rendent pleine justice à cet égard. Ils ont été on ne peut plus aimables pour M. Savine ; et cette amabilité a duré jusqu’après la lecture de ses pièces et l’audition de ses témoins. Ah ! par exemple, les témoins et les pièces, on a trouvé que c’était de trop… (Rires) et, pour lui donner des regrets, on lui a dit naïvement que s’il n’avait pas tenté la preuve, on lui en aurait bien moins voulu d’avoir articulé les faits… Figurez-vous que M. Savine a eu l’audace de ne rien regretter ! Pour le coup, l’opportunisme n’y a plus rien compris ; depuis, Savine, l’inquiète : ces oiseaux rares sont toujours dangereux !… On lui tend la perche ; il la repousse : voilà un geste qu’on n’oublie pas ! Vit-on jamais un noyé si difficile ? On fera tout au monde pour châtier son tranquille mépris, et, si on lui jette à la face avec tant de rage cette odieuse épithète de spéculateur, c’est justement pour le punir de ne l’avoir point méritée. On aimait mieux un libraire cupide qu’un libraire convaincu ; on aime toujours mieux la passion qu’on partage, et la passion opportuniste n’est pas la conviction. Que n’a-t-il observé le silence ? Il a préféré, ce courageux de malheur, la peine du courage au prix de la lâcheté ; il a pensé qu’il devait au public les raisons de sa conduite ; et sans insolence, comme sans faiblesse, dans la limite de son droit, il est un fait, tout au moins, dont il a fourni la preuve, c’est que dans cette pénible aventure, fort indigne de lui, je me plais à le reconnaître, et qui l’a, un instant, détourné de sa vraie voie, il garde la consolation de n’avoir obéi qu’aux ardeurs de sa croyance. Cette preuve lui coûte trois mois de prison, une trentaine de mille francs, et une brèche peut-être irréparable au patrimoine de sa famille. Ses adversaires n’imaginaient pas qu’un homme pût payer si cher une pareille satisfaction.
Sans doute, s’il eût partagé leurs principes, ou plutôt leur manque de principes, il eût opéré, avant tout, le sauvetage de la caisse, et, rougissant mais absous, il aurait dit au sortir de l’audience : « Tout est sauvé, fors l’honneur. » Il n’a pas voulu déformer l’antique adage. Il est de ceux qui ont encore la faiblesse d’estimer une bonne opinion de soi-même le plus précieux capital ; et il juge que l’argent et la liberté sont deux biens précieux, moins précieux pourtant que l’honneur, parce que la liberté et l’argent ne rendent pas l’honneur perdu, tandis que, lorsque l’honneur reste, et que la jeunesse reste aussi, ces deux trésors suffisent, Dieu aidant, à reconquérir tous les autres !
C’est pourquoi il redoute les succès qui déshonorent et à ces victoires malsaines préfère, selon la belle expression de Montaigne, « les défaites triomphantes à l’envie des victoires ».
Voilà Savine. Ne le calomniez pas : c’est la justice qu’il vous demande. Frappez-le, mais frappez-le pour ce qu’il est, frappez-le comme on frappe un soldat. Repoussez dans la fange d’où il n’aurait jamais dû sortir l’ignoble outrage qui dégraderait vos bouches.
Savine n’est point un spéculateur : Savine est un lutteur !… Hélas ! cette dernière qualification, qu’il mérite, explique mieux que l’autre la haine qui le poursuit : spéculateur, on le dédaignerait, et le dédain est clément ; lutteur, on le redoute, et la crainte est inexorable. C’est du moins ce qu’insinuent les gens mal intentionnés. Prenez garde, Monsieur le Procureur général : ceux à qui la robe ne donne pas comme à moi le précieux privilège de vous défendre contre tout soupçon et d’entourer votre caractère d’un inviolable respect, ceux-là répandent des bruits fâcheux qui troublent profondément les âmes simples ; ils vont disant partout que si Savine est en butte à de telles rigueurs, c’est moins à cause de Mes Dossiers qu’à cause d’un autre livre infiniment plus redoutable et beaucoup plus respecté, et que cet autre livre, rude alerte pour un si grand nombre de tarés de la vie politique et sociale, est le secret de l’acharnement qui tourne en aggravations les circonstances dans lesquelles, pour un accusé ordinaire, les magistrats se feraient un impérieux devoir de trouver une atténuation. (Vif mouvement dans la salle. Très bien ! très bien !)
M. le Président. — J’interdis d’une manière absolue toute marque d’approbation. Je ferais évacuer la salle et prendrais les mesures les plus sévères si de pareilles manifestations se produisaient de nouveau.
Me de Saint-Auban. — Je sais bien, moi, que lorsque vous requériez avec tant de violence contre les Dossiers de M. Gilly, vous ne pensiez pas en vous-même à la Fin d’un Monde de M. Drumont. Je connais trop votre justice ; je la sais franche et loyale : quand elle attaque, c’est en face ; elle aurait honte de s’embusquer, comme un bandit corse, derrière le buisson de la route pour attendre que le justiciable passe et le frapper traîtreusement par derrière une fois qu’il a passé. Si vous visiez la Fin d’un Monde, cette œuvre de polémique superbe, c’est à côté de M. Drumont et non de M. Gilly, qu’il fallait faire asseoir M. Savine. La compagnie eût été meilleure, et tous auraient gagné au change, M. Savine d’abord, et aussi le public qui, au lieu d’assister à de tristes reculades, aurait pu contempler, dans l’ardeur d’un beau combat, ce que valent les vrais soldats de l’Idée !… (Mouvement). Non, je veux le croire, vous n’avez pas isolé Savine, n’osant attaquer Drumont, comme on coupe un corps d’armée, n’osant affronter l’armée entière ! En tous cas, des deux vengeances que l’on complotait contre lui, la ruine et le déshonneur, la première seule peut l’atteindre, il est au-dessus de l’autre. Ruiné, c’est possible ; déshonoré, jamais ! Son caractère et sa vie sont là qui défient la haine ; à cet égard, il est bien tranquille ; et n’étaient ses petits enfants, n’était sa jeune femme, n’était sa pauvre vieille mère qui, là-bas, suit, anxieuse, les péripéties de ces drames…
M. Salis. — Moi aussi, j’ai une vieille mère !