Mais il est un autre procès qui nous tient beaucoup plus à cœur, messieurs. Bordeaux est pour Savine une patrie d’adoption ; mais enfin, ce n’est qu’une patrie d’adoption ; taudis que Montpellier…
Que vous dirai-je là-dessus que vous ne sachiez déjà ? N’avez-vous pas reconnu votre enfant, votre compatriote ? Cette terre est la sienne, cette cité est sa cité ; c’est la patrie de sa jeunesse, de ces mille choses saintes qui constituent le passé. Le passé ! Tout ici lui en parle, tout le lui rappelle, jusqu’aux monuments, aux maisons, jusqu’aux pierres qui lui adressent un sourire familier comme à une vieille connaissance. Voici la rue qu’il parcourait chaque matin pour se rendre au collège !… Et dans cette enceinte, parmi cette foule qui se presse autour de lui, à peine ose-t-il lever les yeux de peur d’apercevoir la tristesse d’un parent ou d’un ami !…
Ah ! lorsque, jadis, sa pensée s’envolait vers eux, c’était dans un rêve de bonheur et de quiétude dont les calmes visions le reposaient des fièvres et des luttes de l’existence parisienne ! S’il avait su que le retour au pays aimé lui réservât les luttes les plus âpres et les fièvres les plus brûlantes !…
Comme je comprends son émotion, messieurs ! Comme je la partage ! Moi aussi, je suis un peu votre enfant ; pas bien loin de votre ville se trouve le sanctuaire de mes propres souvenirs ; et je sais ce que vaut le pays natal, cette petite patrie dans la grande, qui en est l’objet le plus cher, comme dans la maison paternelle se trouve toujours un coin, une chambre plus bénie que les autres, parce que, plus que les autres, elle fut le témoin intime de ce qui ne reviendra plus…
C’est ici qu’il veut qu’on le défende ! Eh bien ! qu’il se rassure ; je le défendrai, et victorieusement, j’en suis sûr, car je le défendrai avec ce qu’il y a de mieux, de plus puissant dans mon être, avec mon cœur ! Et je le laverai enfin, une fois pour toutes, quel que soit le résultat de vos délibérations, de ce reproche outrageant d’avoir, par un calcul misérable et vil, spéculé sur une curiosité malsaine ; de ce reproche qui jure d’une si étrange manière avec sa conduite, ses aspirations, ses instincts ; de ce reproche dont, à Bordeaux, l’équité de l’opinion a déjà fait justice, dont elle fera justice à Montpellier ; de ce reproche, le dernier qu’on lui eût jeté à la face, s’il subsistait une ombre de justice au milieu des passions politiques, car il est démenti avec trop de vigueur et d’éclat par tout ce qui fait l’essence de sa droite et loyale nature.
Un spéculateur, Savine ?… Mais ceux qui le disent ne le croient pas, ou, s’ils le croient, ils n’ont pas lu le dossier ! Il suffit d’y voir la manière dont Savine ouvre à Peyron sa bourse, pour être édifié sur le mobile qui l’a conduit. Un spéculateur, ou simplement un commerçant qui ne suppute que le profit d’une entreprise, avance-t-il de l’argent à un étranger sans la moindre garantie ? Il exige une signature, il garde au moins un reçu ! Ici rien de semblable : Peyron emporte l’argent de Savine, et Savine ne demande rien à Peyron. Voilà un spéculateur bien confiant ! Sa conduite m’étonne : je croyais la confiance fille de l’enthousiasme et non de la spéculation. Quel étourdi que Savine, si ce crédit inusité s’adresse à un client vulgaire, au lieu de s’adresser à un homme, hélas ! inconnu de lui, en la mission duquel, alors, il avait foi !
Continuons l’histoire. Le livre est édité : belle occasion pour un spéculateur de gagner une somme assez ronde… en le retirant de la circulation !
En doutez-vous ? Écoutez ce récit ; il n’a point été fabriqué pour les besoins de la cause, car je l’emprunte au numéro d’un journal paru le 20 novembre dernier :
Les jurisconsultes du parti attaqué s’étaient prononcés en faveur d’une saisie. Mais M. Floquet n’a pas voulu entendre de cette oreille. Comme, en somme, l’Union républicaine est le groupe le plus atteint, pourquoi le ministère s’emploierait-il à tâcher de le sauver du discrédit qu’il mérite ? L’existence des opportunistes est-elle bien nécessaire à la France, et le cabinet ne saurait-il se passer de M. Rouvier ? Réflexion faite, M. Rouvier les a envoyés au diable et n’a pas voulu permettre qu’on touchât au libelle.
Après cet échec, les opportunistes ne se sont pas tenus pour satisfaits. D’habiles négociateurs ont été envoyés auprès de l’éditeur Savine. Celui-ci est, vous le savez, un littérateur distingué, originaire de Montpellier. Très versé dans la littérature espagnole, écrivain plein de verve, il aurait pu faire son chemin dans la carrière littéraire, si une circonstance inopinée ne l’avait contraint de prendre la direction d’une maison de librairie. Savine avait placé des fonds considérables sur cette maison, quand il apprit tout à coup qu’une catastrophe était imminente. Il fallait aviser. Pour sauver ses capitaux, il se substitua au libraire et prit le gouvernail en mains.
Les délégués des opportunistes s’étaient flattés de l’amener à composition ; mais, dès les premières ouvertures, les pourparlers ont complètement échoué.
Est-ce assez joli, cette ambassade qui se rend auprès de l’éditeur pour l’amener à composition ? Est-ce assez opportuniste ? Je comprends la tentative : c’est beau de faire éclater en public son innocence ; mais comme l’innocence de l’opportunisme n’éclate pas toujours — plusieurs verdicts tendent à le démontrer — il est toujours plus sûr, avant d’aller trouver l’adversaire, d’essayer un argument qui, pour être moins juridique, n’en est que plus décisif. Tout porte à croire que, dans l’espèce, les ambassadeurs l’exposèrent avec une grande force, surtout ceux — c’est-à-dire presque tous — qui, malgré son échec, ont estimé plus raisonnable de ne pas subir les risques d’un autre genre de dialectique… (Rires). Mais quel refus maladroit que celui de Savine, et comme la spéculation est parfois mal inspirée !