De toutes les épreuves que peut subir un galant homme, la plus dure, la plus pénible, la plus douloureuse est certainement celle que traverse M. Savine aujourd’hui.
Non qu’il soit exposé à des risques plus graves. Au contraire : sa bonne foi évidente, la loyauté de ses explications précieuses pour l’adversaire, point banales dans la bouche d’un homme qui, d’habitude, ne se dérobe guère pour fuir les responsabilités, l’ignorance où il se trouvait du nom même de M. Salis lors de la publication du livre, me donnent une confiance inébranlable dans l’issue de ce procès.
Mais qui ne sent tout ce qu’a de cruel sa comparution dans cette enceinte ? Fût-il coupable, elle constituerait, à elle seule, la plus amère des expiations !
A Bordeaux, c’était devant un public d’indifférents qu’il présentait sa défense.
D’indifférents, ai-je dit ? Je me trompe et me rétracte : c’est faire injure aux citoyens de la grande cité dont l’inoubliable accueil restera éternellement gravé dans sa mémoire, aux braves gens dont la première indifférence, si indifférence il y eut jamais, céda vite le pas à une sympathie solide dont les témoignages non équivoques, prodigués au cours des débats, plus forts que la pression de la rigueur officielle, ont survécu au plus étrange, et je puis bien ajouter sans manquer de respect à personne, pour rendre un simple hommage à la réalité, au plus inattendu des verdicts.
Ah ! puisque cette image se dresse devant mes yeux, laissez-moi, messieurs, m’y arrêter une minute ; quand, sur un champ de bataille, on a vaillamment combattu pour une cause que l’on croyait, que l’on croit encore juste, quand, un moment, on a cru tenir une victoire chèrement disputée, quand, à la fin, terrassé par un trop puissant ennemi, on a vu s’effondrer toutes ses espérances, c’est un baume qui cicatrise les blessures que le souvenir de tant de mains tendues vers le vaincu, non point par un geste de compassion, dans la pensée de lui faire l’aumône, mais par l’élan spontané d’une admiration sincère pour sa foi vaillante, sa généreuse attitude, sa courageuse conviction !
Ce souvenir, il appartient à M. Savine ; il est un bien qui fait désormais partie de son patrimoine moral, un bien insaisissable dont nul au monde n’a le pouvoir de le dépouiller. En doutez-vous, messieurs, écoutez l’écho de l’opinion publique fidèlement recueilli par ces lignes tracées au lendemain du combat par un des plus éminents publicistes de la presse bordelaise :
Quant à M. Savine, son attitude a été, d’un bout à l’autre du procès, celle d’un galant homme qui a pu se tromper, mais qui ne cherche jamais à se dérober aux responsabilités encourues. Comme l’a dit Me de Saint-Auban, « c’est un vaillant, c’est un sympathique ».
Esprit très fin, très cultivé, très épris d’idéal, il était en voie de se faire un nom dans la littérature — et la meilleure — quand les nécessités de la vie l’ont obligé de se faire éditeur. Il a osé éditer la Fin d’un Monde, de Drumont ; c’est dire assez quelles haines il avait dû soulever ! Son malheur a été de croire à Gilly. Il a cru que, derrière les affirmations vraisemblables qui lui étaient apportées, il y avait un homme, c’est-à-dire des preuves palpables, matérielles, comme il en faut à un tribunal. Il s’est trompé.
Sa condamnation n’a pas diminué l’estime et la sympathie du public pour lui… au contraire !
On lui a reproché d’avoir fait œuvre mercantile. Hélas ! un éditeur fait toujours œuvre mercantile. C’est la nécessité de sa situation.
Et combien de gens font œuvre mercantile sans s’en douter et souvent même en parant leur mercantilisme des noms les plus pompeux. On voit des hommes politiques chanter cyniquement la palinodie, renier tout leur passé et faire comme ministres ce qu’ils ont combattu comme députés.
Pourquoi ? Par patriotisme, disent-ils. Allons donc ! Tout simplement pour conserver la place de ministre, dont les bénéfices sont autrement appréciables que ceux de la députation. Voilà du mercantilisme dans la pire acception du mot.
En somme, nous le répétons : l’opinion publique, qui ne relève de personne, n’est nullement défavorable à trois au moins des quatre condamnés d’hier. Elle leur est sympathique : elle est avec eux.
C’est un fait : nous le constatons. C’est notre droit.
Lorsqu’on croit à autre chose qu’aux résultats matériels, lorsqu’on caresse un autre idéal que l’instinct de la conservation personnelle, c’est la compensation de bien des maux qu’un semblable témoignage ! M. Savine est fier de le garder dans ses archives. Sans doute, il ne l’en sortira pas pour l’opposer aux insulteurs à gage dont les injures de commande échappent aux réfutations ; mais il peut le montrer aux âmes trop charitables dont la pitié quelque peu ironique semble chanter ses funérailles.
Il peut avertir ces bonnes âmes, puisqu’elles paraissent l’ignorer, que, lorsqu’on a été capable de lutter jusqu’au bout pour mériter l’estime publique, lorsqu’on a tout sacrifié pour l’obtenir, c’est qu’on a l’énergie de vivre, c’est qu’on y est bien décidé ; et que, lorsqu’on l’a obtenue, cette estime publique, lorsqu’on a su s’en rendre digne, peu importent la prison, les dommages-intérêts, les amendes ; on a le droit d’être fier, on peut relever la tête : on a gagné le procès de Bordeaux ! (Mouvement).