Quant à ce Savine qui a édité le livre et qui s’est fait ainsi le complice des turpitudes et des ignominies de Gilly, on ne se douterait pas que c’est un nihiliste russe réfugié à Paris et qui se montre de cette façon reconnaissant de l’hospitalité que la France lui accorde. Il faut espérer que la mansuétude du gouvernement cessera à l’égard de ce misérable et qu’un bon arrêté d’expulsion l’enverra ailleurs exercer son petit commerce.

C’est « sale bedit gommerce » qu’aurait dû écrire la feuille : sa plume oublie-t-elle l’accent du terroir ?

Ce qui donnait du poids à l’information, c’est qu’elle paraissait simultanément dans une foule de journaux à qui l’Agence Havas l’avait communiquée. Or, nous connaissons tous les hautes attaches de l’officieuse agence ; n’y entre pas qui veut ; par exemple, si je sollicite la faveur d’y insérer cette plaidoirie, je doute que j’obtienne une réponse enthousiaste… (Hilarité générale).

C’est ainsi qu’on a rédigé l’histoire de M. Savine. Et voilà, messieurs, les procédés et les armes de ceux qui, pour se servir des termes de leur congénère prussien, crient si fort contre les turpitudes et les ignominies de M. Numa Gilly !… Passons.

Savine avait sept ans lorsque son père et sa mère vinrent s’établir à Montpellier où ils acquirent, route de Castelnau, la villa qui porte encore aujourd’hui le nom de Villa Savine. L’enfant fut mis au collège. On vous a dit hier, mieux que je ne saurais le faire, les souvenirs qu’y ont laissés son intelligence, sa conduite et ses succès. Il était l’espoir de ses maîtres ; et ses maîtres s’appelaient Marion-Werner, Boucherie, pour ne citer, parmi vos gloires, que celles qui ont rayonné au dehors du plus vif éclat. Il semble que Boucherie lui ait communiqué son goût et quelques-unes de ses rares aptitudes pour les langues romanes ; car, digne élève d’un tel professeur, il mérita plus tard de compter parmi les membres de la société vouée au culte de ces langues. Vous avez tous admiré, messieurs, le buste qui perpétue dans le bronze les traits de Boucherie, et vous savez qu’il est dû au ciseau distingué de M. Léopold Savine, frère de notre romanisant. Double et touchant hommage que le sculpteur semble avoir voulu rendre à votre illustration universitaire et à ses affections de famille, en célébrant un homme qui fut à la fois un de vos maîtres et le maître d’un frère aimé !

Savine prit part à l’organisation de ces Fêtes Latines qui réunirent, en 1879, si je ne me trompe, les Catalans et les Roumains et qui avaient pour objet de louer la littérature et le génie méridionaux. Le souffle de cette renaissance charmante dont les effets, je l’espère, se feront longtemps sentir anima son talent et décida de sa vocation littéraire. Les circonstances l’éloignent de vous, mais son âme vous reste : la nécessité l’exile, mais, dans l’exil, il emporte un de ces chauds rayons qui dorent le cerveau et le cœur. Sous les brumes du Nord, de là-haut, comme on dit ici, sous les longues pluies fines de nos hivers parisiens, il cultive le sentiment et l’amour de cette lumière magique dont les reflets transfigurent toutes choses, depuis nos maigres arbustes qu’ils grandissent comme des chênes jusqu’aux rocailles que Tarascon voit hautes comme le Mont-Blanc. Il étudie avec conscience, avec passion, les audaces brûlantes et les rimes ensoleillées des félibres, vos poètes, ces troubadours perdus au milieu de nos modernités. Avec quel zèle il les traduit et les commente ! Son temps, sa peine, il ne leur marchande rien. On lui doit de précieuses découvertes et des œuvres qui méritent l’attention. Qu’ajouter aux élogieuses paroles par lesquelles un éminent écrivain, témoin de sa valeur artistique aussi bien que de sa dignité morale, vantait hier à cette barre sa traduction de l’Atlantide, le poème de Verdaguer ?

Voilà, messieurs, la place qu’occupe votre jeune compatriote dans votre littérature nationale. Voilà les services qu’il lui rend et les récompenses qu’il en reçoit. Il l’aime et la fait aimer ; en retour, elle lui assure dans les lettres parisiennes un rang dont il n’a pas à se plaindre. Les auteurs les plus répandus, les rois de l’École moderne le félicitent et le remercient de ses vulgarisations fécondes et des utiles voyages que sa plume leur permet de faire à travers les pays inconnus. Voici en quels termes l’homme peut-être le plus édité de la terre lui exprime sa gratitude d’avoir pu, grâce à lui, approfondir la connaissance de Mme Pardo Bazan, la George Sand espagnole — George Sand par le style, mais non par les idées — dont la souplesse jointe à l’audace féminine entreprend de concilier la tradition catholique et l’idéal contemporain :

Médan, 21 juin 1886.

Merci mille fois, mon cher confrère, de ce que vous avez songé à m’envoyer votre traduction du livre si intéressant de madame Pardo Bazan. Je l’avais parcouru dans le texte espagnol, sans tout le comprendre, et je viens de le lire, très frappé de la largeur de l’étude et de la pénétration critique. C’est certainement un des meilleurs morceaux qu’on ait écrits sur le mouvement littéraire contemporain. Quand vous écrirez à madame Pardo Bazan, veuillez lui renouveler mes remerciements et la féliciter en mon nom. Je lui suis surtout très reconnaissant de la page qu’elle a écrite sur le roman anglais. Cela est net et juste.

Bien cordialement à vous.

Émile Zola.

Telle était encore en 1886 la vie de M. Savine ; tel était le courant qui l’entraînait ; tels étaient ses travaux et ses préoccupations. Devenu éditeur par suite de revers de fortune, il gardait dans sa librairie une âme de poète. Que de réputations naissantes lui doivent le jour ! Nul peut-être n’a mieux que lui encouragé et soutenu les jeunes contre l’impitoyable franc-maçonnerie des vieux !… Comment cet artiste, comment ce félibre, comment l’ami d’Aubanel, de Mistral et de Verdaguer a-t-il quitté tout à coup la calme et sereine patrie de ces adorateurs du rêve pour se mêler à nos réalités sombres et descendre dans une arène où les défaites sont si brutales et les triomphes eux-mêmes si amers ?

Pourquoi ? Sans quitter cette ville, demandez-le au maître vénéré dont le souvenir, tout à l’heure, témoignait dans cette enceinte. Marion-Werner avait surnommé Savine enfant : le petit moraliste. L’enfant a grandi… et le moraliste aussi. Dangereuse faculté, messieurs, car elle observe ; et, à notre époque, qui observe est bien près de s’indigner. Oubliez un instant les Dossiers de M. Numa Gilly, oubliez la valeur intrinsèque de l’ouvrage ; il a un vice originel dont rien ne le relèvera : il est mal fait ! Cette déplorable facture nuit à l’idée qui l’inspire et rend, par le discrédit qu’elle jette sur ses auteurs, un signalé service à la cause de ceux qu’il combat. Tel est, en effet, le pouvoir souverain de la forme, qu’heureuse, elle revêt le mensonge des couleurs de la vérité, et que, malheureuse, elle donne à la vérité les apparences du mensonge. « L’habit ne fait pas le moine », a-t-on coutume de dire ; mais on ajoute aussitôt : « Il l’arrange joliment ! » De même la phrase ne fait pas l’idée ; mais que devient l’idée sans le secours de la phrase ? Oubliez donc une minute ce livre grossier, maladroit, informe, auquel les tarés devraient rendre grâce pour tout le bien qu’il leur fait ; mais convenez, pour être justes, qu’à l’heure de son apparition, ses défauts, aujourd’hui si manifestes, trompèrent singulièrement l’attention, non seulement de M. Savine, mais du public tout entier. Pourquoi ? — Pourquoi ? Parce qu’il semblait venir à l’heure dite pour remplir sa mission providentielle et assouvir l’universel besoin de vengeance. Peu importait le style, si la tâche était accomplie ! Montpellier n’est pas si loin de Nîmes qu’on n’y ait entendu l’écho des applaudissements qui saluèrent le justicier ; sa gloire ne resta pas locale : des quatre coins de la France on l’approuve, on l’encourage ; ses collègues lui crient : « Bravo ! Continuez ! Sus aux flibustiers politiques ! »