Le flibustier politique ! tel était, tel est encore, hélas ! l’ennemi de la Patrie ! Le méconnaître est inutile, messieurs : les négations n’arrangent rien. Que sert d’imiter cet oiseau qui s’entête à ne pas voir et cache ses yeux sous son aile ? Si j’en croyais le réquisitoire de M. le procureur général, tout serait pour le mieux dans la meilleure des républiques, et, sauf le livre de M. Numa Gilly, rien ne viendrait troubler le bonheur national !… Heureuse ville, si elle partage ces douces illusions ! On y garde la fleur de sa virginité ! Le pot-de-vin y est inconnu, et les mœurs y sont si pures que l’on n’y comprend même pas le langage de l’improbité ! Quelle innocence primitive ! J’admire cette fraîcheur d’idées et de sentiments : elle me prouve une chose, c’est que M. le procureur, dans ses lectures, n’accorde que peu de place au Journal officiel. Je l’en félicite. Le Journal officiel n’est point une publication éditée par M. Savine. (Hilarité)… Il n’en constitue pas moins une détestable lecture qui gâte vite la sérénité du cœur ; on y trouve parfois le mot pot-de-vin défini et… démontré par le genre de preuve le plus indiscutable, l’aveu (hilarité)… et, quand ces grands diffamateurs, que n’atteignent pas vos verdicts et qu’on nomme les historiens, voudront écrire les annales des corruptions inouïes de ce régime, ils n’auront qu’à parcourir ses comptes rendus sténographiques pour y récolter la plus abondante moisson !… Les dossiers de M. Gilly seront du superflu !

Ce qui s’étale à tous les yeux suffira pour remplir leurs volumes. Mais que dire de ce qui ne s’y étale pas ? Que dire des pièces cachées…

M. le Président. — Je ne puis tolérer que le défenseur parle de pièces cachées. Il faut qu’il s’explique.

Me de Saint-Auban. — Volontiers, Monsieur le Président ; je ne vise en aucune manière les pièces du dossier Salis, je pense à d’autres dossiers, à des dossiers parlementaires que des soins intéressés préservent des rayons du soleil et qui, lorsqu’ils verront le jour, causeront de fameuses surprises aux enragés panégyristes des vertus de notre temps.

M. le Président. — Je ne puis vous laisser continuer sur ce ton-là.

Me de Saint-Auban. — Et quel ton faut-il que je prenne ? Si vous m’arrêtez alors que, par tact et pour ne pas envenimer le débat, je tais les noms des personnes, quelle sera votre attitude, lorsque je les citerai ?

Les faits matériels n’appartiennent-ils pas à tout le monde, et n’est-ce pas un fait matériel que ce rapport parlementaire que l’on dissimule au pays parce qu’il renferme les résultats de l’enquête Wilson et que ces résultats, tout atrophiés qu’ils doivent être par un mauvais vouloir systématique, suffiraient peut-être à découvrir des choses inattendues ? N’est-ce pas un fait matériel que ces scandales effroyables qui ont ouvert violemment les fenêtres de l’Élysée, qui en ont enfoncé les portes et en ont chassé l’habitant au milieu des fureurs populaires ? N’est-ce pas un fait matériel que cette rentrée à la Chambre de M. Wilson, et cette foudroyante réplique de M. Andrieux, qui lui serrait la main, aux murmures de ses collègues : « Je n’aime pas les lâches ! », commentée le lendemain par deux articles dont la moralité peut se résumer ainsi : « Il vaut mieux serrer la main en plein jour à M. Wilson que d’aller le soir en cachette, quand personne ne vous regarde, se pendre à la sonnette de son appartement. » Et ils étaient nombreux, ceux qui allaient, ceux qui vont peut-être encore se pendre à cette sonnette ! Autrefois, ils quémandaient les honneurs ; aujourd’hui, ils quémandent le silence, et leur peur, quoique rougissante, adule encore cette grandeur tombée, cet homme, pas plus coupable que d’autres, peut-être moins coupable que beaucoup d’autres, et dont le sentiment du péril, plutôt que l’idée de justice, a fait le bouc émissaire chargé de tous les péchés d’Israël ! Ce qu’ils redoutent encore, l’épée de Damoclès éternellement suspendue sur leurs têtes, c’est la collection des 22.000 dossiers où, plus tard, on lira peut-être le sinistre catalogue de leurs cupidités et de leurs appétits. Ah ! si nous autres, les francs, les sincères, nous avons perdu le respect, c’est que le respect devenait un mensonge. Quand on assiste au spectacle de ces turpitudes…

M. le Président. — Je ne puis laisser passer le mot turpitude.

Me de Saint-Auban. — C’est pourtant le seul mot qui peigne la situation ! Croyez-moi, Monsieur le Président, ce qui est dangereux, ce qu’il ne faut pas laisser passer, ce ne sont pas les turpitudes que l’on raconte ; ce sont les turpitudes que l’on commet. Permettez-moi de remplir mon devoir… je n’ai pas épuisé mon droit ! La défense a trouvé ailleurs une attention plus tolérante : les magistrats comprenaient jusqu’ici que la vérité ne peut être l’ennemie de la justice et qu’étouffer par la force la révélation des scandales, c’est confirmer leur existence de la plus éclatante façon ! (Mouvement prolongé).

Ah ! si la preuve n’était pas permise, et si l’Officiel n’existait pas, ce n’est point quatre procès, c’est peut-être cinquante que nous aurions sur les bras. Car il y a ceci de singulier dans l’espèce : l’ardeur à poursuivre la diffamation semble en raison inverse de sa violence, et le pardon de l’injure en raison directe de sa gravité. Les égratignés hurlent, les écorchés ne disent rien ; les premiers sont impitoyables, les seconds pratiquent sur la plus vaste échelle l’oubli des offenses. C’est incompréhensible ! Un seul exemple : je l’emprunte à cette accusation. Dans le morceau que l’on incrimine, qui donc est visé par l’auteur ? M. Salis ? Pas le moins du monde. M. Granet en fait tous les frais. C’est lui qui en est le héros ; c’est lui qui est le principal ; M. Salis n’est que l’accessoire ; et un accessoire à peine visible à l’œil nu, car il m’a fallu trois lectures pour le découvrir. Voici le fait en deux mots : Dans l’affaire du chemin de fer Tiaret à Mostaganem, M. Granet aurait reçu 100.000 francs de M. Kôhn Reinach pour dire des choses désagréables à la Compagnie Franco-Algérienne ; puis, il en aurait reçu 100.000 de la Compagnie Franco-Algérienne pour dire des choses désagréables à M. Kôhn Reinach ; enfin, il en aurait touché 150.000 de chacune des deux parties, et il se serait tiré d’embarras en ne disant plus rien du tout ! Voilà l’économie de l’histoire : on en effacerait le nom de M. Salis qu’elle n’en souffrirait nullement. Ce nom n’y est qu’un hors-d’œuvre : M. Salis n’y joue aucun rôle ; il n’y figure même pas ; il se borne à fournir la matière d’une hypothèse : qui sait si un jour il n’imitera pas les Granet ? Cela tient dans quatre lignes perdues au milieu du reste, et ces quatre lignes ont échappé à M. Savine jusqu’au jour de la poursuite. J’en apporte à M. Salis la solennelle affirmation. Jamais M. Savine n’a soupçonné M. Salis : il ignorait jusqu’à son existence et jamais non plus les auteurs n’ont entendu le soupçonner ; en voici la preuve flagrante ; je l’emprunte au Petit Méridional dont la nuance n’effraiera pas M. le Président :