On propose à la Chambre une convention avec une compagnie financière ; un député républicain la qualifie de monstrueuse, de contraire à toutes les règles de la morale et du droit, d’attentatoire à l’intérêt public pour le profit d’un intérêt personnel, celui d’un collègue entrepreneur d’affaires, enfin de malhonnête — ce mot qui les résume tous ! Et cette convention, galeuse au dire de ce député, c’est un ministre, M. Raynal, qui la propose et la soutient ! Mais si M. Salis a raison, que penser du ministre ? Et si M. Salis a tort, sommes-nous les premiers qui soupçonnons légèrement ? Notre état d’esprit actuel n’est-il pas l’effet normal, la conclusion logique et nécessaire de ce qui se passe tous les jours depuis plusieurs années, de tous ces débats récents qui ont ébranlé nos consciences, de ce torrent d’insinuations malveillantes répandues contre une horde d’exploiteurs ? Et si, en diffamant ces hommes, les accusés n’ont fait que suivre des exemples partis de si haut, est-il équitable, comme vous le demande M. le Procureur général, de les écraser sous le poids de votre justice et de ne voir dans leur conduite aucun motif d’atténuation ? L’heure qui sonne convient-elle pour placer la lumière sous le boisseau ? L’époque que nous traversons est-elle si pure, si nette et si sereine, que l’on doive être impitoyable pour les âmes effarées qui poussent un cri de détresse ? Ou bien, dans le désordre universel des choses, dans l’effroyable sarabande des appétits déchaînés, au milieu des caractères avilis et des consciences dégradées par une fin de siècle sans élan, sans idéal et sans Dieu, ne faut-il pas se montrer plus patient et plus doux pour un cœur jeune et chaud qui, trop légèrement, j’en conviens, a prêté son concours à de prétendus vengeurs, mais dont la légèreté n’est que le fruit d’un excès de confiance et d’ardeur ?

Je vous le demande, messieurs ; comme jadis M. Salis à ses collègues, je m’adresse à mon tour à vos consciences : je vous en conjure, embrassez d’un coup d’œil cette situation que ne veulent pas voir des aveugles intéressés, n’écoutez pas les conseils de la haine, ne faites pas de M. Salis une occasion et un prétexte et ne vengez pas sur son nom l’injure de tous ceux dont la prudence n’a pas osé affronter vos verdicts. L’homme qui m’a fait l’honneur de me choisir pour défenseur n’a péché, s’il a péché, que par enthousiasme et par courage ; ce sont là des passions qu’on peut punir avec clémence : l’exemple n’en est point contagieux. Sauvez votre enfant, l’enfant de cette ville, d’une ruine qu’on s’efforce de consommer : et, ce faisant, messieurs, vous servirez la justice, au lieu de servir des colères, et plutôt que d’agir en sectaires, vous agirez en magistrats.

LE RENOUVELLEMENT DU PRIVILÈGE DE LA BANQUE DE FRANCE

AFFAIRE DRUMONT-BURDEAU

Cour d’assises de la Seine
Audiences des 14 et 15 Juin 1892.

Le 13 mai 1892, M. Drumont, directeur de la Libre Parole, publiait, à propos du projet de loi relatif au renouvellement du privilège de la Banque de France, rapporté par M. Burdeau, un article où on lit notamment ce qui suit :

« Le projet de loi sur le renouvellement du privilège de la Banque de France intéresse l’existence même du pays. Tel qu’il est, il compromet notre sécurité en mettant toutes les ressources de la France entre les mains d’un Juif de Francfort ; il prive tous les travailleurs français, les petits commerçants, les ouvriers, de l’appui qu’ils devraient trouver dans un établissement national.

....... .......... ...

« Quand un homme un peu encombrant n’a pas réussi à être ministre, on le dédommage en lui donnant un rapport à faire sur une question financière… Généralement, le bénéficiaire du rapport n’est pas tenu de cuisiner lui-même, on lui expédie le document cuit à point. »

M. Burdeau, s’estimant diffamé, assigna MM. Drumont et Millot, gérant de la Libre Parole, devant la cour d’assises de la Seine.

L’affaire vint à la barre les 14 et 15 juin 1892.

M. Drumont défendit lui-même sa cause. Puis Me de Saint-Auban, son avocat, compléta ses observations par la plaidoirie ci-après reproduite.

Le jury rendit un verdict négatif en ce qui touche M. Millot, lequel fut acquitté ; et un verdict affirmatif, mais mitigé par des circonstances atténuantes, en ce qui touche M. Drumont, lequel fut condamné par la cour au maximum de la peine, c’est-à-dire à trois mois de prison.

Messieurs les Jurés,

Je comptais vous présenter d’une façon complète la défense de M. Drumont.

Il l’a présentée lui-même.

Vous venez de l’entendre. Vous savez ce qu’il est, et je crois répondre au sentiment universel en n’ajoutant que peu de chose à son magnifique discours.