M. Burdeau me pardonnera si, en finissant, je lui cause quelque peine, lui qui, hier, m’a tant fait souffrir en traitant, comme l’ont fait ses défenseurs, dans des termes qu’ils regretteront demain, un écrivain dont j’aime la pensée. Mais, il faut bien que je le dise : M. Burdeau a fait un jour ce qu’il reproche à M. Drumont. Il n’a pas sur la conscience que les articles de 1884, alors qu’il traitait la Banque de France de faussaire. Un jour il a accusé un de ses collègues d’avoir acheté son élection. J’ai ici la preuve de ce que j’avance et du désespoir de ce malheureux traîné ainsi dans la boue.
Sans l’ombre de raison, sans le semblant d’une excuse, je vous prie de vous pénétrer de ceci : M. Burdeau, après la période électorale de 1889, m’accusa d’avoir touché de l’argent des boulangistes pour soutenir ma candidature. Rien n’était plus faux, j’en donne ma parole.
La pièce est authentique, messieurs. Elle a été signée du sang de l’offensé qui est allé sur le terrain avec son diffamateur.
Ainsi, un jour de colère, M. Burdeau n’a pas hésité à dire d’un de ses collègues qu’il avait commis la plus honteuse des actions, et cela « sans l’ombre de raison, sans un semblant d’excuse ». Eh bien, messieurs, vous vous demanderez, quand vous irez délibérer ensemble, quel est, des deux hommes en présence, celui qui a causé le plus grand dommage à son semblable : de l’écrivain dont on connaît le tempérament, l’ardeur, l’entraînement, et qui, autorisé par un ensemble de circonstances de nature à prouver son absolue bonne foi, a écrit, un jour, que M. Burdeau avait reçu son rapport tout fait du valet de pied de M. de Rothschild, ou du député qui accuse un autre mandataire du pays d’avoir acheté son élection !
Oui certes, entre ces deux faits, il existe une différence, une grande et la voici : Quand M. Drumont a dit cela de M. Burdeau, M. Drumont était publiciste ; quand M. Burdeau a dit cela de M. Couturier, M. Burdeau était député.
Il y a une seconde différence, plus essentielle encore : c’est qu’en parlant de ce valet de pied, qui aurait apporté à M. Burdeau un rapport tout fait, M. Drumont s’exprime d’une telle sorte que toute personne, ayant quelque intelligence, ne pouvait voir là autre chose qu’une plaisanterie.
Est-il admissible un instant, pour un homme de bon sens, que M. de Rothschild, voulant transmettre à M. Burdeau un document d’une telle importance, ait sonné son domestique et lui ait dit : « Tenez, mon garçon, voilà le rapport sur le Privilège de la Banque ; allez le porter à M. Burdeau » ?…
Il m’a échappé, je l’avoue, des mouvements d’impatience quand j’entendais, au cours de la déposition des témoins que nous avions cités pour déposer de faits particuliers, M. l’avocat général jeter comme une douche d’eau froide, comme une de ces gouttes qui, tombant sans cesse au même endroit, finissaient, prétend-on, par creuser le crâne des condamnés, jeter cette interrogation perpétuelle et monotone : « Est-ce que, le lundi 18 avril, à trois heures de l’après-midi, vous n’auriez point, par hasard, rencontré au coin de la rue le valet de pied de M. de Rothschild ayant un rapport sous le bras et allant le porter à M. Burdeau ? (Rires).
Est-on vraiment bien venu à vous demander, messieurs, une condamnation à l’emprisonnement, à des dommages intérêts effroyables : 80.000, 100.000, peut-être 150.000 francs, en réparation d’une boutade, alors qu’on a dans son passé ce souvenir douloureux d’une accusation vraiment grave, celle-là, d’une accusation abominable lancée contre un collègue sans l’ombre de justification ?
Vous apprécierez, messieurs, qui a commis la faute la plus grave, du glorieux écrivain, de l’immortel auteur de la France Juive, ou du député rapporteur du Privilège de la Banque. Songez-y, si vous imprimez sur le front de M. Drumont la marque du diffamateur, avec quelle force plus grande ne l’imprimerez-vous pas sur le front de son adversaire, M. Burdeau ! (Vif mouvement).