Messieurs, je vous prie de m’excuser d’avoir parlé après l’auteur de cette grande œuvre dont je m’honore d’être l’ami. Vous vous direz peut-être qu’il n’a pas assez mesuré la portée de ses paroles ; mais vous vous direz aussi, songeant à ce lutteur dont les écrits sont d’immortels combats livrés pour les idées françaises :

Cette grande âme de penseur c’est l’âme même de la France. C’est notre âme, c’est l’âme sœur !… (Applaudissements).

L’ANARCHIE DOCTRINALE

LE PROCÈS DE JEAN GRAVE
LA SOCIÉTÉ MOURANTE ET L’ANARCHIE

Cour d’assises de la Seine
Audience du 25 Février 1894

Les faits de ce procès, qui restera célèbre, sont trop connus pour qu’il soit nécessaire d’y insister. Il a fait nettement apparaître, dans sa plus récente expression, la formule de l’anarchie doctrinale et scientifique.

M. Jean Grave est l’auteur d’un livre de sociologie intitulé : La Société mourante et l’Anarchie.

Le parquet releva dans ce livre les délits de provocation au vol, à l’indiscipline et au meurtre, ainsi que le délit d’apologie de faits qualifiés crimes par la loi.

Il intenta des poursuites contre l’écrivain, qui comparut en cour d’assises le samedi 15 février 1894.

Me de Saint-Auban, défenseur de Jean Grave, avait cité quatre témoins : MM. Élysée Reclus, Octave Mirbeau, Paul Adam et Bernard Lazare. — Nous empruntons à un chroniqueur présent à l’audience l’esquisse des dépositions :

Élysée Reclus. — Le premier, M. Élysée Reclus, apparaît. (Sensation). Chacun se penche pour apercevoir sa belle tête grisonnante, aux yeux doux et énergiques.

Depuis vingt-cinq ans, dit-il, je connais Jean Grave. J’ai pour lui une grande affection. Il a fait son éducation d’une manière admirable. Il a suivi ses études d’une façon méritoire. C’est une intelligence d’élite. Jean Grave s’est notamment occupé d’anthropologie. Connaissant le caractère et les habitudes de Jean Grave, je puis dire qu’il n’a jamais favorisé ou conseillé aucun acte criminel.

D. — Dans un des passages de l’ouvrage, il est fait appel manifestement à la violence.

On y trouve ceci : « Crevez-leur la peau avec vos couteaux ! » Pas davantage.

R. — Je ne connais pas le contexte du passage, et je ne puis ni l’expliquer ni le défendre.

D. — Jean Grave a été à votre service ?

R. — Jamais.

D. — Du moins au service de vos idées ? Par exemple, n’était-il pas l’administrateur de votre journal, le Révolté, qui paraissait à Genève ?

Le témoin. — Il n’y avait ni directeur ni administrateur dans notre journal. Il n’y avait que des collaborateurs ; pour chaque numéro, un de ces collaborateurs faisait la cuisine du journal ; il était en même temps le directeur et l’administrateur. C’était un jour mon tour, le lendemain celui de Grave, puis celui d’un autre.

M. l’avocat général. — N’êtes-vous pas le M. Reclus qui a été condamné à Lyon en 1882 ?

R. — J’ignore le fait. Je n’ai point été condamné et je n’ai comparu devant aucun tribunal de Lyon ni d’ailleurs en 1882.

M. le président. — Vous avez bien été collaborateur du Révolté et, ensuite, de la Révolte ?

R. — C’est exact.

M. le président. — Eh bien ! au moment de l’affaire Ravachol, la Révolte avait condamné l’acte de l’anarchiste. Dans le numéro suivant, le journal est revenu sur ses sentiments et a approuvé Ravachol. Est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi ?

R. — Chacun est maître de son opinion, et je n’ai pas à répondre pour les collaborateurs qui ont signé ces deux articles.

Le président. — C’est bien, monsieur, vous pouvez vous asseoir.

M. Octave Mirbeau. — Voici maintenant M. Octave Mirbeau qui a écrit la préface du livre de Jean Grave.

Me de Saint-Auban. — Le témoin voudrait-il nous dire quelle est la valeur de Jean Grave ?

Le témoin. — Je n’ai jamais vu Jean Grave. Je ne le connaissais que par ses écrits, que je lisais avec le plus grand intérêt.

M. le président. — C’est vous qui avez écrit la préface du volume ?

Le témoin. — C’est exact. J’ai été séduit par l’élévation des idées que j’ai rencontrées dans ce volume, par les hautes et nobles préoccupations de Jean Grave, et je suis venu ici pour témoigner de mon estime pour lui.

Me de Saint-Auban. — Mais que pensez-vous de Jean Grave comme auteur de la brochure ?

R. — Jean Grave ? Je le considère comme un apôtre, comme un logicien tout à fait supérieur !

M. l’avocat général. — C’est votre opinion personnelle, M. Mirbeau ?

R. — Parfaitement.

M. le président. — Voulez-vous nous dire ce qu’on pense de Jean Grave dans le monde littéraire ?

R. — Ça dépend de ce que vous entendez par monde littéraire, ce monde qui va depuis l’Académie jusqu’au Chat Noir. (Rires).

D. — Mais, dans votre monde littéraire, à vous !

R. — Eh bien ! monsieur, dans ce monde, Grave est considéré comme un honnête homme et un esprit supérieur. J’ajoute qu’il jouit d’une grande autorité.

M. l’avocat général. — Dans votre préface, et notamment dans ce passage où vous supposez une conversation avec un de vos amis qui vous dit : « L’anarchie, c’est très bien ; mais ce qui m’inquiète, c’est la propagande par le fait, le terrorisme », vous répondez : « Qu’importe que l’ouragan renverse dans la forêt les chênes voraces, pourvu que la pluie bienfaisante ranime les herbes desséchées ! »

R. — Vous prenez une phrase isolée. Il faudrait lire toute la préface. D’ailleurs, les chênes voraces renversés… c’est, un peu comme ça que se sont faites toutes les révolutions, 93 par exemple. La Révolution de 93 a tué, elle aussi, malgré le grand amour de l’humanité qu’elle affichait. C’est l’histoire de tous les gouvernements. Tous ceux qui se sont installés y sont arrivés par la mort.