Vous entendez bien que les archers, dans la pensée de Chamfort, ce sont les gendarmes, quel que soit l’uniforme dont la garde-robe nationale les ait affublés !
Thomas Paine, l’illustre Conventionnel, l’auteur des Droits de l’homme — encore un grand ancêtre, Monsieur l’Avocat général ! car, vous l’observez, je ne cite que des gens irréprochables, des Conventionnels, des Girondins, des Constituants, des Philosophes du dix-huitième siècle ! Je vous laisse en famille : n’ayez crainte : vous y resterez tout le temps — Thomas Paine complétait ainsi la pensée de Chamfort :
« De mémoire humaine, le métier de gouvernant a toujours été monopolisé par les individus les plus ignorants et les plus canailles de l’humanité ! »
Vous voyez. Messieurs les Jurés, qu’on n’a attendu ni M. Élisée Reclus, ni M. Jean Grave, pour dire cela au peuple ! Voilà plus de cent ans qu’on a commencé à le lui dire, et voilà plus de cent ans qu’on le lui répète.
Le peuple en est convaincu. Il sait aujourd’hui que les politiciens de tous poils, qu’ils soient vêtus de blanc, de noir ou de rouge, lui chanteront la même antienne et ajouteront un nouveau chapitre au livre déjà si long des mensonges de l’humanité.
Il n’en veut plus. Il en est désabusé — pas plus de ceux-là que des autres, de tous, quel que soit leur nom. Ce qu’il abhorre, c’est la politique, cette science bourgeoise inventée pour servir de masque au Parlementarisme bourgeois.
Le malheur est que le discrédit dans lequel tombe l’État rejaillit forcément sur l’Armée.
En effet, l’Armée, en temps de paix, apparaît comme une sorte de gendarmerie gigantesque au service de l’État : et plus l’État semble oppresseur, plus il couve de sourdes haines contre l’Armée, instrument de ses oppressions.
Ces mots ne sont pas de moi. Ils ne sont pas de M. Grave. Ils sont d’un poète exquis, du poète à la Tour d’Ivoire, de M. Alfred de Vigny :
« L’Armée moderne, sitôt qu’elle cesse d’être en guerre, devient une sorte de gendarmerie. Elle se sent comme honteuse d’elle-même et ne sait ni ce qu’elle fait, ni ce qu’elle veut. »