Ce terme honte accolé au mot Armée, je ne sais rien de plus terrible ni de plus sacrilège.

Toutes les indisciplines ne sont-elles pas contenues en germe là-dedans ?

Vous voulez faire donner cinq ans de prison à M. Grave parce que son livre, si les soldats l’avaient lu, aurait pu « les dissuader de se courber sous la discipline abrutissante » !

Poursuivrez-vous la prochaine édition des Souvenirs de jeunesse de M. Renan, dans lesquels il raconte qu’il n’aurait jamais pu se faire à la discipline militaire, et que, si on l’avait contraint d’être soldat, il aurait déserté ?

Ce passage est infiniment plus dangereux, je vous assure, que celui que flétrit votre acte d’accusation.

Car l’édition poursuivie n’a pu visiter la caserne : Vous savez qu’elle n’a visité que des journalistes.

Tandis que, à la caserne, on trouve quelquefois des livres de Renan ; et le soldat qui tombe sur les lignes relevées, le soldat auquel on a donné huit jours de prison qu’il ne méritait pas et qui est mécontent de son capitaine, le soldat songera :

« Tiens ! mais M. Renan, c’est une gloire de l’humanité ! M. le ministre l’a dit en inaugurant son dernier buste ! Si une gloire de l’humanité affirme qu’elle n’aurait pu se faire à la discipline et aurait déserté pour s’y soustraire, pourquoi n’imiterais-je pas cette gloire ? »

Le syllogisme est des mieux construits, et il peut bien produire la propagande par le fait, car un soldat déserte plus facilement qu’il ne crève le ventre à son capitaine.

Est-ce que M. Jean Grave l’a jamais dit à un soldat, de crever le ventre à son capitaine ?