Il dit, ce qui est exact, que lui crever le ventre ou lui envoyer une gifle, cela revient absolument au même, puisque, s’il lui crève le ventre, il sera condamné à mort, et que, s’il lui envoie une gifle, il le sera également, aux termes du Code militaire qu’à peu près unanimement nous trouvons un peu excessif.
Mais finissons-en une fois pour toutes avec cette inique méthode qui consiste à isoler deux lignes d’un livre tout entier, à présenter comme la dominante d’un ouvrage ce qui n’est que la conclusion fébrile d’une période en chaleur.
Si vous voulez trouver une provocation au meurtre des soldats de l’armée française, ce n’est pas dans Jean Grave qu’il faut la chercher : c’est plus loin et plus haut.
Écoutez cette page ; Victor Hugo s’adresse aux Belges :
« Peuples ! Il n’y a qu’un peuple ! Si Bonaparte arrive, si Bonaparte vous envahit, traînant à sa suite… cette armée… ces régiments dont il a fait des hordes… ces prétoriens… ces janissaires… qui auraient pu être des héros et dont il a fait des brigands ; s’il arrive à vos frontières, courez aux fourches, aux pierres, aux faulx, aux socs de vos charrues, prenez vos couteaux, prenez vos fusils, prenez vos carabines : faites cela ! »
Ces hordes, ces janissaires, ces brigands, c’était l’armée française !… (Longue sensation).
Car si l’armée française n’est respectable que sous la République, comme les trois quarts du siècle nous fûmes en monarchie, on a pu, trois ans sur quatre, mépriser l’armée française !
Eh bien ! je vous le demande, si la haine politique, la haine de parti a pu, chez un grand homme, s’égarer au point de crier à l’étranger : « Assassine l’armée française ! », quoi d’étonnant que les indignations sociales d’un jeune polémiste lui aient soufflé quelques lignes ardentes qui sont de bien pâles choses à côté de la provocation épouvantable sortie des lèvres du grand Victor Hugo !
Vous avez pardonné à Victor Hugo. Vous l’avez mis au Panthéon et vous l’y avez fait conduire par ces soldats de l’armée française que jadis il avait traités de hordes et de brigands !
Et vous voulez condamner Grave à cinq ans de prison pour sauver l’honneur de l’Armée !…