O toi qui habites les hauteurs sereines du temple de la Sagesse[79], quelle douce fleur de vertu s'exhale de tes discours! Oui, bienheureux ceux qui vivaient en ce temps-là! (À l'Injuste): Pour répondre à cela, toi qui possèdes la muse aux discours séduisants, tâche de trouver des raisons bien neuves, car ton adversaire a fait une vive impression. Tu as besoin des ressources de ton esprit, si tu veux vaincre un tel antagoniste et ne pas faire rire à tes dépens.
L'INJUSTE.
Enfin!… J'étouffais d'impatience, tant je brûlais de le confondre par ma réplique!… Si dans l'école on m'appelle l'Injuste, c'est parce que j'ai, le premier de tous, inventé les moyens de contredire les lois et la justice; et n'est-ce pas un talent hors de prix que de prendre une mauvaise cause et de la faire triompher? Écoutez et voyez comme je vais percer à jour cette éducation dont il est si fier!…
Et alors il répand à pleines mains les subtilités, les sophismes, les arguties, les exemples cocasses, les épigrammes, ou même les injures à l'adresse des spectateurs.
Ce dialogue était une parodie des thèses des sophistes, de leurs amplifications pour et contre; par exemple, du fameux morceau où Prodicos avait fait disserter la Vertu et la Volupté se disputant Hercule adolescent, comme ici le Juste et l'Injuste se disputent le jeune Phidippide.
Il n'est pas sans analogie avec les disputes scolastiques du moyen âge entre les Vertus et les Vices; ni avec certaines Moralités du même temps; par exemple, celles qui mettaient aux prises les personnages nommés Mundus, Caro et Demonia, et d'autre part les Vertus et les Anges, Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit.
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Bref, l'Injuste triomphe, et le Juste est vaincu. C'est là peut-être le trait le plus poignant et l'ironie la plus amère: Aristophane, par ce trait, comme par la conception générale des Nuées, déesses des sophistes, peint son époque,—telle du moins qu'il la voit,—c'est-à-dire seulement par les mauvais côtés.
Phidippide reste chez les sophistes, et profite des leçons de Socrate un peu plus vite que Strepsiade; si bien même qu'au bout de quelques instants il sait se défaire des créanciers, puis lever la main sur son père lui-même, et lui prouver par les deux raisonnements, juste et injuste, qu'il fait bien de le battre, voire même contraindre le bonhomme à en demeurer d'accord avec lui.
N'est-ce pas là un dénoûment d'un excellent comique et d'une parfaite moralité? Et comprend-on qu'un célèbre critique allemand, Hermann, ne voye dans cette scène qu'un épisode étranger à l'action, un hors d'œuvre que le poëte eût mieux fait, selon lui, de supprimer? Cet épisode est préparé par les vers 865, 1114, 1242 et 1307. Phidippide représente la jeunesse dorée de ce temps-là, composée de dissipateurs paresseux et corrompus, d'ergoteurs subtils sans conviction et sans cœur.