Strepsiade, toujours extrême, comme Orgon, déteste maintenant Socrate et les sophistes, et court mettre le feu à leur maison. Qui pis est, la colère lui donne de l'esprit, et, en les brûlant, il se moque d'eux; il les parodie, comme Sganarelle parodie Marphurius tout en lui donnant des coups de bâton[80].
Ce dénoûment si animé, dans lequel toutes les qualités du poëte comique éclatent à la fois, ce spectacle tragico-bouffon, cet holocauste du pensoir, fut ajouté, à ce que l'on croit, avec la grande scène des deux coqs, après la première représentation[81], qui n'avait eu que peu de succès.
Palissot a imité quelque chose de ce dénoûment dans sa comédie des Philosophes, qui, par le dessein, ressemble aux Nuées, puisque l'auteur y attaque Diderot, d'Alembert et Jean-Jacques Rousseau, comme l'auteur des Nuées attaque Socrate. Au demeurant, pièce venimeuse et rien de plus.
Celle d'Aristophane n'est pas non plus sans venin. C'était l'avis du père Brumoy; et, pour mieux le prouver, le bon jésuite la comparait aux Provinciales.
Je crois les Provinciales exemptes de venin, mais pas toujours de jésuitisme, tout en abîmant les Jésuites.
La péripétie de l'histoire de Phidippide et de Strepsiade rappelle l'anecdote que raconte Pascal, justement dans ces terribles Petites Lettres, celle du domestique des Jésuites, Jean d'Alba, qui avait volé les plats d'étain de ses maîtres, et qui, ayant étudié dans leurs livres les cas de conscience et les restrictions mentales, leur démontrait par leurs procédés mêmes qu'en les volant il ne les volait point.
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Il s'agit de conclure sur cette comédie, si brillante, mais si étrange.
Certes, Aristophane a raison d'attaquer les mauvais sophistes, de poursuivre de ses sarcasmes ces docteurs sans conscience et sans foi qui déconcertent la raison par le raisonnement; mais il attaque en même temps la dialectique véritable, la métaphysique, et la physique elle-même, qui venait de naître et qui déjà remuait les esprits; il symbolise dans les Nuées la manière vaporeuse vide et creuse de la nouvelle philosophie de la nature; il attaque aussi la tragédie philosophique, qui propageait les nouvelles idées; c'est tout cela que les Nuées personnifient, aussi bien que la fausse éloquence et la sophistique: cette confusion est des plus injustes.
Et quel est le ministre, le prêtre, de ces fantastiques divinités? C'est Socrate! c'est lui que le poëte appelle le pontife des niaiseries subtiles!