Si Aristophane choisissait Socrate pour représentant de la sophistique plutôt que Gorgias ou Protagoras, c'est peut-être qu'il aimait mieux prendre pour plastron de ses railleries un concitoyen athénien, que les confrères étrangers de celui-ci, qui étaient seulement de passage à Athènes.

Et puis les poëtes comiques, ces gamins de génie, toujours en quête de sujets curieux, considérèrent sans doute comme une bonne trouvaille la figure populaire de l'homme au nez camus, vulgarisateur des idées, de ce philosophe flâneur qu'on rencontrait causant et ergotant à tous les coins de rue, dans tous les carrefours, de cet accoucheur des esprits, de ce «sage-homme[82],» fils de la sage-femme. Ce front chauve, ce nez épaté, donnaient un bon masque de comédie. Les allures singulières du bonhomme, son habitude de marcher nu-tête et nu-pieds, de s'arrêter dans les rues et sous les portiques, dans les boutiques des cordonniers et des barbiers ou des marchandes de légumes, partout où il trouvait l'occasion de dire quelque chose d'utile ou de subtil; ses manières de parler familières autant qu'ingénieuses, ses comparaisons prises dans la vie de chaque jour, ses paraboles quelquefois triviales, composaient déjà un type curieux, sans tout ce que la fantaisie et la licence des poëtes, Eupolis, Amipsias, Aristophane, se réservaient d'y ajouter, pour en faire, non le portrait d'un individu, mais la personnification arbitraire d'une classe entière.

Si Socrate est un idéal pour nous, nul n'est un idéal pour ses contemporains, comme nul n'est héros pour son valet de chambre. Saint-Simon raconte que je ne sais plus qui, le comte de Grammont peut-être, disait à propos de saint Vincent de Paul, qu'on venait de canoniser: «Pour moi, j'aurai beaucoup de peine à m'habituer à voir un saint dans un homme que plus d'une fois j'ai vu tricher au piquet.»

Les poëtes comiques d'Athènes et les gens malveillants ou sans discernement étaient peut-être de l'avis que devait exprimer plus tard Caton l'Ancien qui, au rapport de Plutarque, traitait Socrate de bavard et de séditieux.

Ce qui était séduisant et tentant pour cette race railleuse, c'est que Socrate était connu d'avance de tous les spectateurs, des derniers comme des premiers: des femmes, qui savaient comment il était tourmenté dans son ménage; des enfants, qui avaient coutume de se le montrer dans les rues, parce qu'il lui était arrivé d'y jouer aux noix avec quelques-uns d'entre eux. Il avait justement la popularité qu'il faut pour être mis sur le théâtre, et l'originalité moyennant laquelle on est aisément tourné en caricature. Un tel personnage était donc une bonne fortune pour la comédie.

Platon lui-même, dans un de ses dialogues, ne fait-il pas dire à un des interlocuteurs de ce maître vénéré: «Socrate ressemble tout-à-fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une flûte et des pipeaux à la main, mais dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux moitiés, on trouve des statues de divinités?» Eh bien! Aristophane ne vit ou ne voulut voir que le grotesque Silène, et se garda bien de l'ouvrir; ou, s'il l'ouvrit, ce fut pour mettre sous la laideur physique la laideur morale, à la place de la beauté. Par là il fit un Socrate de son invention; ce qui était peut-être nécessaire, à son point de vue, pour présenter sous une forme sensible et amusante un sujet si grave et si abstrait. Encore ne réussit-il point du premier coup dans son dessein. Et, lorsqu'il eut refait la pièce telle que nous la possédons aujourd'hui, il ne parvint pas à la faire jouer de nouveau.

De même que, sous le nom du Paphlagonien (Cléon) dans les Chevaliers, Aristophane a prétendu dénoncer les excès de la démagogie, ici, sous le nom de Socrate, il dénonce les dangers de la philosophie nouvelle.

Dès sa première pièce, intitulée: les Daitaliens, ou les Banqueteurs (comme nous dirions: les Viveurs), donnée sous le nom de Callistrate ou de Philonidès, il avait préludé à ce grave sujet. «Les Banqueteurs, qui formaient le chœur de cette pièce, composaient une société de table qui venait de banqueter dans un sanctuaire d'Héraclès (Hercule), dont le culte était souvent célébré par des banquets. Ils assistaient maintenant en spectateurs à un combat que se livraient l'antique éducation, sobre et modeste, et la moderne, frivole et bavarde, dans la personne de deux jeunes gens, le vertueux σώψρων et le mauvais sujet καταπύγων. Le mauvais sujet y était peint, dans une conversation avec son vieux père, comme dédaignant Homère et la poésie, fort au courant de tous les termes de la chicane,—évidemment afin de s'en servir pour des raffinements de retors;—partisan zélé enfin du sophiste Thrasymaque et d'Alcibiade, chef de la jeunesse dorée d'Athènes.—Ce qu'Aristophane avait tenté dans cet essai, il l'exécuta dans les Nuées, quand il fut arrivé à sa maturité[83].»

Il était revenu au même sujet dans une autre comédie, perdue aussi: les Tagénistes (ou Faiseurs de crêpes?), où il traduisit sur la scène le fameux sophiste Prodicos.

Un autre poëte comique, nommé Platon, qu'il ne faut pas confondre avec le philosophe, y mit d'un coup tous les sophistes.