Mais, supposé qu'il fût permis de mettre sur le théâtre les démagogues ou les sophistes, Cléon ou Prodicos, il n'était pas permis d'y mettre un philosophe, dont la vie admirable était un modèle de toutes les vertus.

Disons mieux, il n'était pas permis moralement, d'y mettre aucun individu quelconque. La comédie ancienne, à la vérité, s'arrogeait ce prétendu droit; mais ce droit-là, comme beaucoup d'autres, n'était, il faut le reconnaître, qu'une injustice et une violence.

En principe, la comédie ad hominem est mauvaise, parce que, traduisant sur le théâtre, non les vices ou les travers, ou les caractères généraux, mais les personnes elles-mêmes, elle est une atteinte à la liberté individuelle. Il est injuste que le premier venu ait prise sur la vie privée d'un citoyen, sans que celui-ci ait aucun recours contre lui. Car il serait absurde de dire: «Je fais une comédie contre vous, faites-en une contre moi!» Ce serait l'histoire de l'homme qui, précipité des tours Notre-Dame, tua un passant en tombant sur lui: les juges offrirent à la partie civile de tâcher de faire de même en se jetant aussi du haut des tours.—Ces violences alternées fussent-elles possibles, seraient un retour à la barbarie.

Oui, répondront peut-être les polémistes, la vie privée doit être murée, nous en convenons; mais la vie publique appartient à tous.—Eh bien, non! Même s'il s'agit uniquement de la vie publique, vous n'avez pas le droit cependant de mettre les personnes sur le théâtre. Cela dépasse les limites de la discussion légitime; c'est un outrage, c'est une voie de fait; cela sort de la civilisation et rentre dans la violence sauvage.

Et voyez où cela mène! Socrate, après avoir été traduit sur le théâtre, fut traduit à la fin devant les tribunaux, sous le coup des mêmes accusations, et condamné à boire la ciguë.

En vain pourrait-on dire et a-t-on dit: Aristophane n'avait aucun dessein de désigner Socrate à la vindicte publique; il ne demande pas qu'on le traîne devant les tribunaux, comme coupable d'avoir attenté à la religion de l'État; la comédie des Nuées n'avait pas le dessein d'ôter à Socrate l'honneur et la vie.

Soit; mais, sans le vouloir, elle y contribua. Le poëte, ici, a outre-passé les licences de la comédie ancienne elle-même. Exposer sur la scène un puissant démagogue, ou le peuple lui-même, passe encore! c'était une courageuse témérité. Mais porter la main sur un homme paisible et juste, pour en faire arbitrairement le représentant de certains charlatans effrontés, corrupteurs de la jeunesse, l'exposer à la risée et à la flétrissure, supposé même que la comédie ancienne en donnât la licence au poëte, l'honnêteté le lui défendait.

Peut-être ajoutera-t-on subtilement ceci: Mais puisque ce n'est pas lui-même?… puisque c'est un Socrate de fantaisie?…—Eh! quoi? n'est-il pas d'autant plus inique de donner le nom et le visage du véritable Socrate à ce personnage sacrifié? C'est un calcul malhonnête, odieux, et l'on ne voudrait pas d'un chef-d'œuvre à ce prix.

Ce qu'il y a de plus perfide et de plus traître, c'est que, dans maint passage, Aristophane saisit par certains traits le vrai Socrate, et passe du vrai au faux par des nuances qui facilitent la confusion. Ainsi, quand Phidippide prétend prouver qu'il a eu raison de battre son père, le poëte mêle habilement aux sophismes de ce fils dénaturé un ou deux arguments socratiques: N'est-ce pas un droit commun que celui de corriger l'erreur? L'expiation n'est-elle pas un profit manifeste pour l'homme même qui est châtié et qui se trouve ainsi allégé de sa faute?—Socrate avait réellement conçu de cette manière la théorie des peines: il se les figurait comme devant être une purification du coupable[84]. Avec quelle perfidie le poëte abuse d'une thèse philosophique si morale et si judicieusement humaine!

Phidippide ne borne pas les effets de sa logique à la correction de son père. Il est prêt aussi à battre sa mère et à prouver qu'il doit la battre, comme Oreste, dans Euripide, démontre qu'il était obligé de tuer la sienne.