Hermogène, cité par Xénophon comme le témoin le plus exact et le plus précis, raconte que, dans une conversation, avant l'audience du tribunal des Héliastes, Socrate invité à défendre sa vie contre les accusateurs, s'y refusa par cette raison, «qu'ayant toujours pratiqué la justice, il devait s'estimer heureux de mourir avant d'éprouver les maux d'une vieillesse caduque.» Devant ses juges, il rappela et réfuta les trois griefs invoqués contre lui: méconnaissance des dieux adorés dans l'État, introduction de divinités nouvelles, corruption de la jeunesse. Puis, se rendant le témoignage qu'il devait se féliciter de sa conduite antérieure, l'accusé ne voulut pas demander grâce. Même après sa condamnation, Socrate persista dans son généreux orgueil et ne plia point. Voilà au rapport de Xénophon, ce qui était consigné, dans l'écrit d'Hermogène.

Xénophon ajoute qu'Hermogène, avant le jugement, voyant Socrate s'entretenir de toute chose plutôt que de son procès, lui dit: «Socrate, ne devrais-tu pas songer à ta défense?—Quoi donc! tu ne vois pas que je m'en suis occupé toute ma vie?—Comment cela?—En ne commettant jamais d'injustice.»

Se voyant condamné, il dit: «Je n'irai point, parce que je meurs injustement, abaisser mon courage. L'opprobre est à craindre, non pour moi, mais pour ceux qui me condamnent… Oui, j'en suis certain, et l'avenir et le passé témoigneront que je n'ai nui à personne, que je n'ai fait que du bien à ceux qui conversaient avec moi, en leur donnant gratuitement toutes les salutaires leçons que je pouvais leur offrir.»

Un homme simple, mais qui l'affectionnait, Apollodore, lui disant qu'il était révolté de l'iniquité du jugement,—«Mon cher Apollodore, lui répondit Socrate avec un doux sourire et en lui passant amicalement la main sur la tête, aimerais-tu mieux me voir mourir coupable?»

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Après la mort de Socrate, une prompte réaction de l'opinion fit justice des méchants qui avaient égaré les Héliastes. On peut inférer d'un passage de Plutarque qu'Anytos, n'ayant pas la force de supporter la haine publique, se pendit de désespoir. Judas, selon la légende, fit de même.

Aristophane, lui aussi, dut bien sentir quelque remords. Les Nuées sont une bonne comédie, mais une mauvaise action. Socrate, menacé du supplice sous les Trente comme ami de la liberté, et proscrit après leur chute comme suspect à la démocratie dont il avait raillé les erreurs, fut un martyr; et le poëte calomniateur ne pouvait pas dire en bonne conscience: «Je me lave les mains du sang de ce juste.»

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Disons du reste qu'Aristophane était fort jeune lorsqu'il fit jouer cette comédie, et c'est peut-être, si l'on veut, une circonstance atténuante. Les Nuées, représentées en 424 avant notre ère, sont la seconde pièce qu'il ait donnée sous son nom.

Socrate aussi, par conséquent, était encore loin de cet âge où ses vertus devaient lui gagner peu à peu la considération publique. Et ceci nous amène à une explication que donne M. Eugène Noel. Distinguant les deux phases de la vie de Voltaire, et nous exhortant à ne pas confondre la première avec la seconde, il ajoute: «Sa grande action, comme celle de Socrate, eut ses temps de préparation. Le Socrate dont se moque Aristophane n'est point du tout le Socrate dont nous parleront plus tard Platon et Xénophon. Des rêveries métaphysiques, dont se moque avec tant de bon sens l'auteur des Nuées, Socrate en était venu enfin au bon sens, dans sa vieillesse.» Cette explication ne manque pas de vraisemblance, et doit être ajoutée aux autres.