Mais celle qui, sans contredit, domine tout le reste, est celle-ci, qu'il ne faut jamais perdre de vue:

Aristophane, l'homme du passé, attaqua dans Socrate l'homme de l'avenir, le promoteur des idées nouvelles qui allaient renverser peu à peu la vieille religion et tout l'ancien régime. Il injuria, vilipenda, calomnia en lui la révolution philosophique et sociale, qu'il redoutait, voyant qu'elle ébranlait tout l'ordre ancien, et n'entrevoyant pas l'ordre nouveau. En sacrifiant cet homme populaire, redouté des gouvernants, qui répandait partout les idées et improvisait une conférence en plein air au coin de chaque rue, il voulut, il crut faire acte de patriotisme; mais, au delà de sa petite patrie, il ne vit pas l'humanité.

Il est bien difficile que le génie comique, ne vivant que de raillerie et s'attaquant à toute innovation, ne soit pas souvent hostile au progrès, qui est toujours une innovation. Socrate devançait son époque; Aristophane la suivait. Socrate et Euripide faisaient alors une sorte de dix-huitième siècle, minant les dogmes du passé, semant les germes de l'avenir; discutant tout, remuant tout; pleins d'une foi ardente, sous un scepticisme apparent.

Aristophane, par sa vive imagination, et son style naturel et riche, plein de fraîcheur et de santé, est un des plus brillants représentants de l'esprit grec; mais il ne faut pas craindre d'avouer que, si l'esprit grec lui-même, en général, se meut avec une agilité merveilleuse, c'est dans un cercle assez étroit.

Toute révolution est une évolution, un épanouissement, un progrès, quand elle est une révolution véritable: celle qui commençait alors devait être la plus considérable de l'histoire entière de l'humanité, je ne dis pas avant le christianisme, puisque ce grand mouvement des esprits n'était dès lors, quatre cents ans avant le Christ, autre chose que le christianisme à son aurore; mais je dis avant la Réforme et la Révolution française. Cette première révolution qui s'accomplissait du temps de Socrate, et en grande partie grâce à lui, fondait la science, en substituant aux hypothèses, filles de l'imagination, l'observation des phénomènes de la nature: Aristophane ne peut voir sans frémir la physique détrôner les dieux; il veut croire, en dépit de tout, comme Boileau, «que c'est Dieu qui tonne.» Cette révolution renouvelait la poésie tragique, en substituant à la peinture d'une fatalité extérieure pesant sur les hommes, sur les héros et sur les dieux eux-mêmes, la peinture de la liberté n'ayant plus à lutter que contre la fatalité intérieure des passions. Elle agrandissait la morale, en enseignant aux orgueilleux et dédaigneux autochtones que les barbares aussi étaient des hommes. Elle transformait insensiblement le patriotisme jaloux, qui n'est qu'une seconde forme de l'égoïsme, en un sentiment plus élevé, plus pur et plus vrai, le sentiment de la fraternité humaine, que devaient prêcher Cicéron et Sénèque, avant le Christ. En un mot, elle était le travail de la philosophie enfantant cette religion que le Christ devait baptiser et nommer. Elle ruinait les dieux, pour annoncer Dieu. Socrate déjà, on peut le dire, évangélisait. Enfant du peuple, comme Jésus; fils du sculpteur, comme Jésus du charpentier; au nom de l'Esprit qui lui parlait comme à Jésus, il enseignait la foule en paraboles comme Jésus, et prêchait les vérités mêmes que Jésus devait répéter; comme Jésus, il confondait les faux docteurs, et, pour répondre à leurs interrogations captieuses, il employait parfois des tours subtils; comme Jésus, il devait mourir leur victime, ou celle du pouvoir dont ils étaient les appuis; et mourir d'une mort aussi divine que Jésus, quoi que Rousseau ait voulu dire par sa distinction énigmatique; et, comme lui, pour le salut des hommes; c'est-à-dire pour les racheter de l'erreur, de l'hypocrisie, de la superstition et du fanatisme, qui sont le véritable enfer; pour les conquérir à la vérité, qui est la vraie vie éternelle.

Aristophane s'était constitué le défenseur de tout le régime ancien, par conséquent de l'ordre légal et de la religion officielle (du moins quand ce n'était pas lui qui l'attaquait dans ses parodies irrévérencieuses); ce fut donc sans doute par conviction et, à ce qu'il crut, par dévouement à son pays, mais ce fut aussi, il faut bien le dire, par étroitesse d'esprit et par peur, qu'il livra Socrate aux risées. Partant, ce fut par un coup de son art, mais par un coup odieux autant que terrible, qu'il le confondit avec les sophistes ses adversaires, afin de le tuer moralement par le ridicule et la calomnie. Il ne prévit pas, à la vérité, qu'il broyait la ciguë que d'autres verseraient; toujours est-il que, sans l'avoir prévu, il contribua, quoique longtemps d'avance, à la mort de Socrate.

Et, en tout cas, il a calomnié le juste.

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C'est la destinée des grands cœurs, des âmes élevées, des esprits étendus qui devancent leur siècle, des consciences pures, ennemies de la fange, d'être persécutés par le pouvoir du jour et par le troupeau des natures vulgaires, au nom des croyances reçues et de la soi-disant légalité. Ceux qui portent en eux la loi de l'avenir sont mis à mort ou tourmentés au nom de la loi du passé. Les majorités, prises une à une, sont lâches ou sottes presque toujours. Si la raison cependant, à la fin, triomphe, quoique bien lentement, c'est par l'action successive des individus courageux et des élites humaines qu'on nomme minorités: en vain on les proscrit, on les étouffe; on n'étouffe pas avec elles l'idée qui est leur âme et leur honneur; elle sort de leur tombe ou de leur bûcher, et conquiert le monde qui la repoussait. Et de la succession de ces minorités qui, au prix de leur repos et de leur vie, dégagent la vérité philosophique, scientifique et politique, se forme peu à peu, à travers les siècles, une majorité finale, qui seule donne raison au droit, à la science et à la liberté.

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