Est-ce tout? Non. Nous avons passé très-vite sur les reproches adressés à la classe des rhéteurs-sophistes, pressés que nous étions d'en distinguer, d'en séparer Socrate dans les choses essentielles. Mais est-ce que les rhéteurs-sophistes eux-mêmes ne sont pas,—quelques-uns du moins,—calomniés dans la comédie des Nuées? Oui, certes! car ils n'étaient pas tous mauvais. «Qu'il y eût, dit M. Grote, des hommes sans principes et immoraux dans la classe des sophistes,—comme il y en a et comme il y en eut toujours parmi les maîtres d'école, les professeurs, les gens de loi, etc., et dans tous les corps quelconques,—c'est ce dont je ne doute pas. En quelle proportion? c'est ce que nous ne pouvons déterminer. Mais on sentira l'extrême dureté qu'il y a à passer condamnation sans réserve sur le grand corps des maîtres intellectuels d'Athènes, et à canoniser exclusivement Socrate et ses sectateurs, si l'on se rappelle que l'apologue bien connu appelé le Choix d'Hercule fut l'œuvre du sophiste Prodicos et son sujet favori de leçon.»
M. Fustel de Coulanges, dans sa belle étude sur la Cité antique, dit de son côté, en parlant des sophistes: «C'étaient des hommes ardents à combattre les vieilles erreurs. Dans la lutte qu'ils engagèrent contre tout ce qui tenait au passé, ils ne ménagèrent pas plus les institutions de la Cité que les préjugés de la religion. Ils examinèrent et discutèrent hardiment les lois qui régissaient encore l'État et la famille. Ils allaient de ville en ville, prêchant des principes nouveaux, enseignant non pas précisément l'indifférence au juste et à l'injuste, mais une nouvelle justice, moins étroite et moins exclusive que l'ancienne, plus humaine plus rationnelle, et dégagée des formules des âges antérieurs. Ce fut une entreprise hardie, qui souleva une tempête de haines et de rancunes. On les accusa de n'avoir ni religion, ni morale, ni patriotisme. La vérité est que sur toutes ces choses ils n'avaient pas une doctrine bien arrêtée, et qu'ils croyaient avoir assez fait quand ils avaient combattu des préjugés. Ils remuaient, comme dit Platon, ce qui jusqu'alors avait été immobile. Ils plaçaient la règle du sentiment religieux et celle de la politique dans la conscience humaine, et non pas dans les coutumes des ancêtres, dans l'immuable tradition. Ils enseignaient aux Grecs que, pour gouverner un État, il ne suffisait plus d'invoquer les vieux usages et les lois sacrées, mais qu'il fallait persuader les hommes et agir sur des volontés libres. À la connaissance des antiques coutumes ils substituaient l'art de raisonner et de parler, la dialectique et la rhétorique. Leurs adversaires avaient pour eux la tradition; eux, ils eurent l'éloquence et l'esprit.»
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Ce n'est pas qu'Aristophane, leur ardent antagoniste, manquât d'esprit ni d'éloquence. Mais son thème était fait, son parti était pris. Il fouille sans cesse dans l'arsenal des vieilles idées, rappelant à tout propos les noms de Marathon, de Salamine, pour griser les esprits par le patriotisme, le chauvinisme de ce temps-là. Au fond, ses arguments sont faibles, et même nuls; ils se réduisent à ceci: La perfection est dans le passé.
Pour ses adversaires, et pour nous, elle était, elle sera toujours dans l'avenir. Elle est l'idéal éternel, que l'on doit poursuivre toujours, sans espérance de l'atteindre jamais, et dont on se rapproche pourtant de plus en plus. C'est ce que Platon, dans son beau langage, appelait: ή δμοίοσις τώ Θεώ. Et c'est ce qu'en langage moderne, on nomme: Perfectibilité.
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Otfried Müller dit, un peu rudement, mais non sans justesse: «Aristophane est un brave homme qui ne comprend rien à toutes les finesses des docteurs à la mode, c'est un conservateur borné,—cela n'empêche point d'avoir de l'esprit;—c'est un homme qui ne connaît que le bon vieux temps, religieux par habitude et convention, qui jette Descartes et Condillac dans le même sac, comme d'affreux philosophes. Ce qu'il est là, il l'est partout: partisan de la paix quand même en politique, admirateur des classiques en littérature, homme de bonne compagnie qui s'encanaille à ses jours, mais qui garde ses préjugés de fils de famille; tout cela exclut-il donc l'esprit, le génie? tout cela ne permet-il pas même de rester dans le vrai,—à moins qu'on ne vienne contester la légitimité et la vérité du principe conservateur?—Il cherche à contribuer de toute manière au bien de sa patrie, tel qu'il l'entend[87].»
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Le poëte, par sa comédie des Nuées, se flattait d'avoir pris un vol nouveau et tout-à-fait original. Cependant le public et les juges du concours ne se montrèrent pas favorables à la pièce: ce ne fut pas Aristophane cette fois, ce fut le vieux Cratinos qui obtint le prix. Le jeune poëte en fit, dans la pièce suivante, de violents reproches au public. Toutefois, cet échec le détermina à refondre sa pièce, et c'est cette seconde édition, fort différente de la première, qui est venue jusqu'à nous[88].