C'est donc un personnage vivant, connu de tous, le général Lachès, que le poëte présente sous la figure d'un chien qui a dévoré à lui seul tout un fromage de Sicile. Le nom qu'il lui donne, Labès, est tiré du verbe grec qui signifie prendre, et ressemble d'ailleurs au vrai nom de Lachès, qui lui-même, en français, fournirait aisément à un auteur comique quelque jeu de mots analogue.
Remarquons en passant que ce fromage de Sicile est le pendant du gâteau de Pylos dans la comédie des Chevaliers; mais le fromage tient plus de place que le gâteau: ce procès forme tout un épisode, qui est le dernier de la pièce.
Racine, en remplaçant le fromage par un chapon, a conservé le chien maraudeur, son arrestation, sa citation en justice, sa comparution, et son jugement dans les formes, avec les débats et les plaidoiries. Voici comment il s'en explique dans sa Préface:
«Quand je lus les Guêpes d'Aristophane, je ne songeais guère que j'en dusse faire les Plaideurs. J'avoue qu'elles me divertirent beaucoup, et j'y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d'en faire part au public; mais c'était en les mettant dans la bouche des Italiens, à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et les larmes de sa famille, me semblaient autant d'incidents dignes de la gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon dessein, et fit naître l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre théâtre un échantillon d'Aristophane… Si j'appréhende quelque chose, c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent de badineries le procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que c'était que le sel attique; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise. Pour moi, je trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au-delà du vraisemblable.»
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Ce qui redouble la bouffonnerie, c'est que le chien Labès a pour accusateur un autre chien. Et tous les deux aboient à qui mieux mieux: Houah, houah!—Houah, houah!—Houah, houah!—Vous vous rappelez les petites truies, dans les Acharnéens: Coï, coï!—Coï, coï!—La tragédie elle-même, chez les Athéniens, se permettait quelquefois ces onomatopées bizarres: les Euménides d'Eschyle ronflent, et leurs ronflements sont écrits dans le texte, au milieu des vers les plus grandioses et de la poésie la plus sublime.
C'est que le théâtre grec tout entier n'était pas moins romantique, moins plein de nouveauté et d'imprévu, moins abondant en hardiesses fantaisistes ou réalistes, lyriques ou familières, que le théâtre de Shakespeare. Ceux qui se figurent le théâtre grec d'après notre théâtre français classique du dix-septième siècle, s'en forment une idée fort incomplète et fort inexacte. La liberté la plus grande régnait dans le théâtre comme dans la vie même des Athéniens. Jamais, par exemple, ils ne s'astreignirent à ces prétendues règles des trois unités, attribuées à Aristote; ils ne les connaissaient même point. Jamais ils ne connurent, non plus, les mille timidités du goût français, ennemi de l'invention hardie; ni les cent mille bégueuleries modernes, qui font la petite bouche à l'esprit gaulois, et qu'effaroucherait souvent Mme de Sévigné elle-même, une honnête femme écrivant à sa fille.
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Philocléon, pour procéder au jugement, ne réclame plus qu'une seule chose: une barre! car, comment juger sans une barre? Il lui faut un barreau, vite un barreau!—«La fo-orme! la fo-orme!» comme dira Brid'oison.—On prend donc pour barreau, pour balustrade, la claie qui sert à parquer les cochons. Pour le coup, il ne manque plus rien; ainsi l'espère du moins l'impatient vieillard.