Toutes les femmes, et les plus distinguées de la ville, viennent se joindre aux trois premières. Elles ont eu soin de se procurer des barbes: chez les Athéniens, il n'y avait guère que les hommes débauchés qui n'en portassent point. Elles racontent qu'au lieu de continuer à s'épiler et à se flamber comme de coutume, elles se sont frottées d'huile par tout le corps et exposées au grand soleil.
Tout va bien: chaussures lacédémoniennes, bâtons, habits d'hommes, rien ne leur manque pour paraître dans l'Assemblée.
Quelques-unes, voulant mener de front le ménage et la politique, ont apporté leur laine et leurs fuseaux pour travailler pendant les débats.
—-«Pendant les débats, malheureuse?—Sans doute! Entendrai-je moins bien, si je travaille? Mes enfants vont tout nus!»
Ce sont les tricoteuses de ce temps-là.
On fait une sorte de répétition des rôles, afin de les mieux jouer. Les orateurs mettent leurs barbes et leurs couronnes. Praxagora prononce la formule: «Qui veut parler?» prescrite par Solon, et que l'on n'omettait jamais, parce qu'elle conservait la liberté, en avertissant que tout citoyen avait le droit de prendre la parole.
Une Athénienne se lève et fait un exorde qu'emploiera plus tard Démosthène lui-même dans son Discours sur la Liberté des Rhodiens. Puis elle s'anime et, dans le feu de l'improvisation, elle s'oublie et jure par les deux déesses, manière de jurer propre aux femmes.
Praxagora à son tour prend la parole: Sauvons le vaisseau de l'État, qui ne marche pour le moment ni à la voile ni à la rame. C'est aux femmes qu'il faut remettre le gouvernail. N'est-ce pas à elles que l'on confie le soin de mener la barque de la famille? Ne sont-ce pas elles qui règlent la dépense? Elles s'entendront mieux que les hommes à administrer les finances publiques.—Déjà Lysistrata s'était servie de cet argument.—Praxagora en ajoute d'autres: Les femmes seules ont conservé les mœurs antiques. «En effet, elles s'accroupissent pour mettre la viande sur le gril, comme autrefois; elles portent fardeaux sur la tête, comme autrefois; elles célèbrent les fêtes de Cérès et de Proserpine, comme autrefois[117]; elles font cuire les gâteaux, comme autrefois; elles font enrager leurs maris, comme autrefois; elles reçoivent chez elles des amants, comme autrefois; elles achètent des gourmandises en cachette, comme autrefois; elles aiment le vin pur, comme autrefois; elles se plaisent aux ébats voluptueux, comme autrefois. Ainsi, Athéniens, en leur abandonnant l'administration, n'ayons aucun souci, ne nous enquérons point de ce qu'elles feront. Laissons-les gouverner en toute liberté. Considérons avant tout qu'elles sont mères, et qu'elles auront à cœur d'épargner les soldats.»
Argument sérieux, qui surprend l'auditeur au bout d'une tirade bouffonne. Lysistrata l'a employé déjà, et après elle le chœur de la même comédie.—Il est très-grave, et nous ne voyons pas qu'on puisse y répliquer, si ce n'est pas de froides railleries.
Pourquoi donc un temps ne viendrait-il pas, où les femmes, mères de famille, auraient enfin voix au chapitre et seraient non pas éligibles, mais électeurs? Nous n'osons aller jusqu'à dire avec Condorcet et Olympe de Gouges: «Les femmes ont bien le droit de monter à la tribune, puisqu'on ne leur conteste pas celui de monter à l'échafaud!» Non, le temps de l'échafaud est passé pour elles, comme pour tous; celui de la tribune, je crois, ne viendra jamais; je parle de la tribune politique. Mais nous ne voyons pas du tout en quoi la bienséance pourrait être offensée et contrarier la justice si un jour on reconnaissait aux mères de famille le droit d'aller déposer dans l'urne électorale un bulletin de vote silencieux. En dépit du préjugé et des moqueries, je ne puis me résoudre à croire que les femmes soient condamnées à rester mineures éternellement, et que toute une moitié du genre humain soit à jamais exclue d'un droit que nous nommons universel[118].