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Alfred de Musset, dans ses poésies, suppose, une parabase d'Aristophane,—d'Aristophane ressuscité et Parisien, à l'époque des lois de septembre sur la presse;—et, à propos de la déportation, dont ces lois menaçaient les journalistes, il lui prête des strophes brillantes:
L'an de la quatre-vingt-cinquième olympiade
(C'était, vous le savez, le temps d'Alcibiade,
celui de Périclès, et celui de Platon),
Certain vieillard vivait, vieillard assez maussade…
Mais vous le connaissez, et vous savez son nom,
C'était Aristophane, ennemi de Cléon…
Il nommait par leur nom les choses et les hommes.
Ni le mal, ni le bien pour lui n'était voilé;
Ses vers au peuple même, au théâtre assemblé,
De dures vérités n'étaient point économes;
Et, s'il avait vécu dans le temps où nous sommes,
À propos de la loi peut-être eût-il parlé.
Étourdis habitants de la vieille Lutèce,
Dirait-il, qu'avez-vous, et quelle étrange ivresse
Vous fait dormir debout? Faut-il prendre un bâton?
Si vous êtes vivants, à quoi pensez-vous donc?
Pendant que vous dormez, on bâillonne la presse,
Et la Chambre en travail enfante une prison!
On bannissait jadis, aux temps de barbarie:
Si l'exil était pire ou mieux que l'échafaud,
Je ne sais; mais du moins sur les mers de la vie
On laissait l'exilé devenir matelot.
Cela semblait assez de perdre sa patrie.
Maintenant avec l'homme on bannit le cachot.
Dieu juste! nos prisons s'en vont en colonie!
Je ne m'étonne pas qu'on civilise Alger:
Les pauvres Musulmans ne savaient qu'égorger;
Mais nous, notre Océan porte à Philadelphie
Une rare merveille, une plante inouïe,
Que nous ferons germer sur un sol étranger.
Regardez, regardez, peuples du Nouveau Monde!
N'apercevez-vous rien sur votre mer profonde?
Ne vient-il pas à vous, du fond de l'horizon,
Un cétacé informe, au triple pavillon?
Vous ne devinez pas ce qui se meut sur l'onde:
C'est la première fois qu'on lance une prison.
Enfants de l'Amérique, accourez au rivage!
Venez voir débarquer, superbe et pavoisé,
Un supplice nouveau par la mer baptisé.
Vos monstres quelquefois nous arrivent en cage;
Venez, c'est notre tour, et que l'homme sauvage
Fixe ses yeux ardents sur l'homme apprivoisé.
Voyez-vous ces forçats que de cette machine
On tire deux à deux pour les descendre à bord?
Les voyez-vous fiévreux, et le fouet sur l'échine,
Glisser sur leurs boulets dans les sables du port?
Suivez-les, suivez-les; le monde est en ruine:
Car le génie humain a fait pis que la mort.