C'est ce sentiment-là, si rare et si précieux, que la tragédie de Nicomède fait éclater à nos regards.
Figurez-vous que les Romains, ce peuple si puissant dont vous venez de voir que Corneille aime à nous rapporter les grandes actions, étaient maîtres de presque tout le bassin de la mer Méditerranée et d'une partie de l'Asie-Mineure. Or, en Asie-Mineure précisément, il y avait encore quelques rois indépendants, mais si effrayés de la puissance romaine qu'ils en étaient «comme stupides», pour me servir de l'expression énergique d'un écrivain du XVIIIe siècle, Montesquieu. C'étaient «des rois en peinture», comme dit Corneille lui-même.
L'un d'eux, Prusias, roi de Bithynie, se trouvait dans l'état que voici: sa femme, Arsinoé, était dévouée aux Romains et leur instrument en Bithynie; son fils, Attale, avait été élevé à Rome, comme otage, pour devenir plus tard une espèce de lieutenant des Romains en Bithynie sous le nom de roi; Prusias lui-même avait été forcé de livrer aux Romains leur vieil ennemi Annibal, qui s'était réfugié auprès de lui.
Voilà sans doute de mauvais modèles à nous proposer. Mais heureusement Prusias, d'un précédent mariage, a un autre fils, le vaillant Nicomède, qui est tout le contraire de son père et de sa belle-mère Arsinoé. Il y a aussi à la cour de Prusias sa pupille, Laodice, reine d'Arménie, qui a le caractère aussi haut et aussi généreux que Nicomède.
Ces deux jeunes gens sont les ennemis des Romains et savent parler d'une façon hautaine à leur ambassadeur Flaminius. Arsinoé, de concert avec Flaminius, cherche à faire tomber Nicomède dans un piège. Elle forme un complot contre lui, l'accuse de trahison auprès de Prusias, qui l'écoute trop; et Nicomède, malgré toutes les victoires qu'il a remportées, accusé par Arsinoé, chargé par Flaminius, vu avec défiance par son père, est comme traqué de toutes parts.
C'est plaisir de voir comme il tient tête de tous les côtés. A Arsinoé, sa belle-mère, il répond avec une fierté magnifique. Lui, traître et fourbe! Allons donc!
Vous ne savez que trop qu'un homme de ma sorte,
Quand il se rend coupable, un peu plus haut se porte;
Qu'il lui faut un grand crime à tenter son devoir...
Soulever votre peuple, et jeter votre armée