Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance,
Emporte encor si haut une telle naissance.
Mais Carlos est-il donc réellement un fils de pêcheur? Ce bruit qui avait couru de sa grande naissance était donc faux? Vous connaissez assez les contes de fées, mes enfants, pour prévoir que tout finira bien par s'arranger au mieux du bonheur de tous. On retrouve, au dernier moment, un billet du feu roi d'Aragon qui explique que Carlos est bien Sanche, prince d'Aragon, confié tout enfant à la femme d'un pêcheur pour le dérober aux ennemis, et que le pêcheur même l'a toujours pris pour son fils. Carlos est roi d'Aragon et peut épouser la reine de Castille. C'est le dernier coup de baguette, et tout le monde se retire content. Nous surtout, qui, sous l'apparence et la forme d'une aventure romanesque, avons eu le plaisir de voir se révéler peu à peu sous nos yeux une grande et belle âme, tendre, fière, honnête, bonne et généreuse, et qui ne sommes point fâchés, même par le moyen d'événements un peu invraisemblables, que ceux qui méritent le bonheur finissent par l'obtenir, et que ceux qui sont princes par le cœur le deviennent aussi par le sceptre.
CHAPITRE XI.
SERTORIUS.
Avez-vous remarqué que beaucoup des histoires de Corneille finissent bien? Il aime assez que l'homme généreux, après mille traverses, ait une récompense dans le bonheur et la tranquillité.
Rodrigue finira par épouser Chimène, Auguste et Cinna seront réconciliés et heureux. Les Horaces ont eu bien des malheurs; mais le dernier qu'on craint pour eux leur est épargné. Polyeucte a la récompense céleste qui a été sa seule ambition. Don Sanche, Nicomède sont triomphants à la fin de la pièce.
C'est le goût naturel de Corneille, qui aime profondément les hommes de bien qu'il met en scène et qui désire leur bonheur même ici-bas. Il aurait été mauvais cependant que son théâtre tout entier fût entendu ainsi. Il faut consoler les honnêtes gens; mais il ne faut pas leur donner d'illusion, et c'est une illusion que de croire qu'en ce monde le bonheur est toujours réservé, en fin de compte, à la vertu. Cela n'est vrai que quelquefois, et l'homme de cœur n'y doit pas compter.
Sur quoi faut-il donc qu'il compte? Sur sa conscience, sur l'approbation de son propre cœur, sur ces bonnes paroles qui ne font pas de bruit, mais que nous entendons bien distinctement pourtant s'élever du fond de nous-mêmes, quand nous avons fait quelque chose de bien.