Il peut compter aussi sur quelque chose qui est moins important, mais flatteur encore, et touchant, sur l'admiration des gens de bien. L'homme sent une grande douceur à être aimé de ceux qui sont bons. Il est permis de faire le bien dans l'espoir et dans le désir que les braves gens auront un bon souvenir de nous.
Eh bien, Corneille nous montre quelquefois des généreux qui sont malheureux, qui succombent à leur noble tâche, qui meurent lâchement frappés par les méchants. Il nous fait voir cela, parce que cela est vrai, et qu'il ne faut point cacher la vérité aux hommes. Mais quand il lui arrive de nous présenter ces tristes spectacles, il ne manque jamais de nous montrer ces grands hommes de bien qui sont malheureux, tellement admirés, aimés, regrettés et pleurés des personnes les plus remplies d'honneur, qu'en vérité nous ne les trouvons plus à plaindre, mais à envier plutôt, et bien consolés au moins dans leur infortune.
Il y met comme une délicatesse charmante qui consiste à ne faire aimer les hommes de cœur que par des personnes bonnes et courageuses elles-mêmes. L'affection est toujours, dans ses écrits, mêlée d'admiration. Elle n'est presque pas autre chose que l'admiration pour la vertu.
C'est une idée bien consolante; c'est aussi une idée vraie. Les méchants croient aimer quelquefois, et souvent font croire qu'ils aiment. Ils trompent, ou ils se trompent. Ne croyez ni chez vous, ni chez les autres, à l'affection qui n'est point fondée sur l'estime. La vraie sympathie est toujours une admiration et une estime de ce qu'on aime. Nos semblants d'affection pour les gens indignes ne sont qu'illusion de notre faiblesse; les sympathies apparentes des gens indignes pour nous ne sont que piège, ou, quelquefois, effort illusoire de leurs repentirs.
Corneille a aimé la vérité. Il a peint des hommes de cœur malheureux, parce que cela arrive. Il les a montrés aimés, et aimés par les gens de bien qui les admirent, parce que c'est là le seul genre d'affection véritable, et qu'à tout prendre, il n'y a ici-bas que la vertu qui soit vraiment et profondément chérie.
C'est l'histoire de Sertorius, général romain.
Ce Sertorius était un partisan de la République, à l'époque où la République romaine n'existait plus que de nom. Deux hommes, Sylla et Pompée, Sylla chef suprême de Rome, Pompée alors son lieutenant, tenaient les Romains asservis sous leur puissance. Sertorius, ne pouvant pas défendre l'indépendance de ses concitoyens à Rome, s'était retiré en Espagne avec ses partisans, et luttait contre Sylla et Pompée. Il disait, pour bien marquer lui-même cette défense du pays sur une terre étrangère:
«Rome n'est plus dans Rome; elle est toute où je suis!»
La reine d'Espagne, Viriate, aimait Sertorius, et eût désiré l'épouser.
De quelle affection l'aimait-elle? De celle que je vous disais plus haut, d'une sympathie profonde fondée sur l'admiration de ses vertus. Voici comment elle-même dépeignait à Thamire, sa dame d'honneur, ce qu'elle sentait pour le grand Romain: