Tel était ce Corneille, le poète en France qui a eu la plus haute idée de l'homme, et qui en a laissé, à vingt reprises, dans ses œuvres, la plus grande image. On l'appelait le Grand Corneille en son temps, et Voltaire a exprimé le sentiment de la postérité en disant: «Le Grand Corneille, ainsi nommé pour le distinguer, non de son frère, mais du reste des hommes.»
Et cet homme, si grand en effet, ne vous imaginez pas qu'il fût vain de ses succès et de sa gloire. Vous l'auriez vu, que vous ne l'auriez pas distingué du plus humble et obscur bourgeois de Paris. Il était trop humble même, timide et embarrassé dans les compagnies. Il parlait lentement et ne savait pas faire valoir, en les lisant, ses vers admirables.
Sa vie était celle de l'homme le plus simple et le plus ignoré, ajoutez le plus vertueux. Il la passait au milieu de sa femme, de ses enfants, de son frère et des enfants de celui-ci. Ce frère, Thomas Corneille, était poète aussi, beaucoup moins distingué, et il avait quelquefois plus de succès que lui. Jamais il n'y eut entre eux deux la moindre lueur de jalousie, ni le moindre commencement d'inimitié. On vivait en commun, partageant les joies et les chagrins. Quand Pierre avait besoin d'une rime qui lui échappait, il la demandait à son frère. Il aurait pu lui donner son génie, qu'il le lui aurait donné de bon cœur.
THOMAS CORNEILLE, FRÈRE DU GRAND CORNEILLE.
P. 160-161.
La vieillesse de Corneille ne fut pas heureuse. Sans être jamais tombé dans la misère, il était pauvre; car, dans ce temps-là, les pièces de théâtre étaient peu payées, et les plus grands triomphes des auteurs dramatiques rapportaient plus d'honneur que d'argent. Il vécut trop longtemps aussi pour son bonheur. A trente ans, il avait fait dire à son Don Diègue:
Qu'on est digne d'envie
Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie;
Et qu'un long âge apporte aux hommes généreux,
Au bout de leur carrière un destin malheureux!