Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le premier moment, longtemps avant même, il vit très nettement ce qui était à faire et ce qui était possible.

Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, qui n'avait jamais existé que par tolérance et à l'état précaire, et qui, sans compter qu'elle est une nécessité de civilisation chez les peuples modernes, a, ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans le tempérament du Français et n'est pas dans son esprit.—Le Français ne comprend pas la liberté, et il en a besoin. Il l'embrasse très difficilement comme principe et comme règle; mais, audacieux de pensée, libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à penser tout seul, passionné pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore, aimant à pouvoir avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui; la liberté de sa personne, la liberté de parole et la liberté d'écriture lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, impérieux, et ne pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours désespéré que ses adversaires aient les mêmes libertés que lui et par conséquent est aussi peu libéral qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à accorder la liberté qu'il est passionné à la prendre.

C'est précisément à une telle race qu'il faut une liberté très large, parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de l'individualisme des autres, étant passionné pour le sien, elle est, de caractère général, profondément individualiste; et c'est à ses besoins plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.—De toutes les choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le mieux. La «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est le traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, comme aussi le plus élevé, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait été écrit;—et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en entier, dans son Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat. Tous les principes des gouvernements libres y sont consignés et exprimés avec la plus grande clarté et précision. Responsabilité des fonctionnaires, liberté électorale, liberté et inviolabilité parlementaire, liberté individuelle, liberté des cultes, liberté de la presse, division et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette première «constitution française» moderne, qui devrait s'appeler la constitution de Mirabeau.

Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large possible, allant jusqu'au droit d'émigration, et quand il a plaidé à l'Assemblée nationale le droit des émigrés à propos du départ des tantes du roi, il put lire un fragment de sa Lettre à Frédéric-Guillaume II, écrite dix ans auparavant, pour montrer combien ses idées sur ce point étaient peu une opinion de circonstance.

Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une rare largeur d'idées et même de sentiment, avec une sorte de générosité et de sérénité, qui est très près d'être de la charité: «Trois chemins doivent nous conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience de nos propres faiblesses; la prudence qui craint d'être injuste, et l'envie de bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois obligé de porter désormais cette extrême tolérance sur toutes les opinions philosophiques et religieuses. Il faut réprimer les mauvaises actions, mais souffrir les mauvaises pensées, et surtout les mauvais raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste et le réglementaire aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent servir aux têtes douées de la bonne ambition d'aider au bien-être du genre humain... En vérité, dans un certain sens tout m'est bon: les événements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse, une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident: quant à ceux qui n'y songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant qu'ils sont très utiles[101]

Note 101:[ (retour) ] Lettres à Mauvillon.

Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la décentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les assemblées provinciales[102]. Il avait un système d'ensemble tout prêt, très médité et très mûri, dont l'esprit général était liberté, force et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune et à la province.

Note 102:[ (retour) ] Dénonciation de l'agiotage.

C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée honnête, bien intentionnée et dévouée au pays, généreuse même et héroïque, mais peu instruite, médiocrement intelligente, comprenant peu la liberté, comme toute assemblée française, et dont, sinon l'idée unique, du moins l'idée fixe, fut non pas d'assurer la liberté, mais de déplacer le gouvernement.

Partir de ce principe que la souveraineté appartient à la nation, et en conclure qu'il fallait ôter le gouvernement au roi et le concentrer dans l'Assemblée nationale, voilà le fond de la Constituante comme de toute la Révolution. La Constituante, en théorie du moins, a été la première Convention. Elle a cru que la liberté consiste à être gouverné par des maîtres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée ne peut pas être tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme exercé par une Chambre; que le despotisme transporté du roi à un Sénat, c'est une nation affranchie.