Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son âme et de toute son espérance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y croient davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique des Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière des grands optimistes de la fin du XVIIIe siècle, et avec un certain degré de candeur qui aurait fait sourire Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents, suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal sur la terre que parce qu'il y a des erreurs; que le jour où les lumières, et la morale avec elles, pénétreront dans les diverses classes de la société... l'instruction diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les maux de l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition la plus douce dont soient susceptibles des êtres périssables.»

Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours posthume sur la liberté de la presse, il écrivait encore: «Un bon livre est doué d'une vie active, comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre utile s'étend sur la nation entière, sur les générations à venir; il grandit, il féconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge, il propage, il éternise l'influence des lumières et des vertus, de la raison et du génie; c'est leur essence pure et précieuse que l'avenir ne verra pas s'évaporer; c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe périssable....»

L'humanité cherchant péniblement sa voie que personne ne lui a enseignée dans le principe, ayant en elle-même, mais très enveloppée et confuse, une lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes supérieurs dépositaires particuliers de cette lumière, la faisant paraître plus vive et plus pénétrante par intervalles et formant ainsi comme une providence collective et successive; et à leur suite l'humanité marchant lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grâce à l'accumulation des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un avenir assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarté: voilà la grande théorie du progrès par la raison, qui a toujours été, plus ou moins, un des beaux rêves de l'espèce humaine, et qui certainement est une de ses raisons d'être et un de ses principes de vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus vive et d'une plus entière assurance que par les hommes du XVIIIe siècle.—C'est bien la croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale et son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes, encouragé dans ses résistances et animé dans les assauts qu'il a donnés. C'est le plus noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont agi en lui.

Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son romanesque et à travers toutes ses fougues, et parmi les fumées, souvent épaisses, de son tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci, quoique romanesque, et encore que généralisateur, aimait les faits et prenait plaisir en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul, mais du moins en grande partie, et digérant et classant le tout) sept gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la monarchie prussienne; il s'inquiétait de la constitution et de la législation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté d'un Essai sur le despotisme, et d'une étude, essentiellement autobiographique, sur les Lettres de cachet, il écrit un Mémoire sur les salines de la Franche-Comté, des traités sur la Liberté de l'Escaut, sur l'Agiotage, sur la Caisse d'escompte, sur la Banque Saint-Charles, sur la Question des eaux, sur l'administration financière de Necker; et dans tous ces petits livres, écrits vite, pensés longuement, on trouve une solidité d'informations et une sûreté de raisonnement topique peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti, longtemps avant Maury et Cazalès, la rude étreinte de ce vigoureux dialecticien.—Au donjon de Vincennes, il étudie avec acharnement, entasse les notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons», si elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de l'autre, un cours complet de sciences politiques,—comme toute sa vie, du reste, a été d'un Casanova qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.

Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que Mirabeau a été improvisé par la Révolution. C'est lui qui était capable de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête, et depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides études et les plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789 le plus grand des orateurs de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en était, sans conteste, le plus savant.

Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se sépare des chefs du choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci, décidément, donnent dans le pur chimérique et le rêve absolument romanesque. Son appréciation de Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, à propos de la publication du Gouvernement de Pologne, est très curieuse et doit être lue de très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme. Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siècle, Rousseau est une espèce de mage, d'ascète et de saint. C'est l'opinion commune, et ce n'est guère qu'au bout de deux générations que cette hallucination singulière et cette sorte de possession s'est dissipée. Mais en même temps Mirabeau sait très bien, dire que Rousseau lui fait l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de Frédéric. Il sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens du réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les dates; et il lui dirait, comme de Maistre aux émigrés: «Le premier livre à consulter, c'est l'almanach.»

Bien plus jeune, dans son Essai sur le despotisme, en 1772, c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très nettement séparé de Rousseau sur la question de l'état de nature. Il sent déjà, en homme d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien plutôt des livres satiriques que des études politiques véritables: «On prétend que les institutions sociales ont dégénéré l'état de nature et rendent les hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tâchons de découvrir des remèdes ou du moins des palliatifs à nos maux; cette recherche est plus utile à faire que des satires des hommes et de leurs sociétés.»—Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que pouvait être l'homme avant d'être un animal sociable, puisque ce n'est que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment homme, c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque la société commence à s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses semblables qu'une association momentanée, il est encore féroce, dévastateur, et n'a guère que des idées de carnage, de bravoure, d'indépendance et de spoliation».—Dès que Mirabeau s'occupe de questions politiques, il écarte, on le voit, l'uchronie, le roman en dehors du temps, la rêverie en deçà de l'histoire; il se place dans le temps, dans le réel, dans l'humanité telle qu'elle est, songeant aux «remèdes et aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans la chaudière d'Eson.

On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec l'histoire à comprendre, mais avec l'histoire à faire, il saura se placer non seulement dans le temps, mais dans le moment.

II

LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU