A vrai dire, cette fin du XVIIIe siècle a donné trois poètes, qui sont Buffon, Rousseau et Chénier, et tous les trois, inégalement, ont eu dans les imaginations du XIXe siècle un sensible prolongement de leur pensée. Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilité; Buffon a appris aux hommes l'histoire et la géographie de la nature, et les a invités à se pénétrer de toutes ses grandeurs; Chénier a retrouvé le sentiment de la beauté antique; et l'on rencontrera ces trois grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans Chateaubriand, vous savez assez que tout le siècle dont noua sommes en a reçu la contagion, et a continué, jusqu'à l'époque où le réalisme a reparu, à les entretenir.

MIRABEAU

I

CARACTÈRE—TOUR D'ESPRIT—ÉTUDES

Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique et politique du XVIIIe siècle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idées de Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque tout entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre, jeté dans l'action, placé en face de la réalité, et à qui l'histoire semble dire: «ne disserte plus, mais exécute.»

Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se retrouvent dans Mirabeau. Indépendant et audacieux par la pensée, esclave de ses passions, avide de savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous les jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus lourdes, subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot, orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et improvisateur comme Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe siècle que nous avons devant les yeux dans un tempérament d'exception, d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité terrible.—Avec cela, ce double trait où presque tout homme du XVIIIe siècle se reconnaît d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur de coeur et générosité naturelle, qui, sans suppléer à la moralité, fait que le manque en est moins pénible et répugnant.

Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de ses aventures. Soldat, grand seigneur, manière de diplomate obscur et équivoque, joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, embastillé, évadé en enlevant une femme mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné de nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'études incroyable, et des épanchements de passion souvent exquis; puis, tout à coup, se dressant, éclatant en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la révolution, roi de l'opinion, traitant de puissance à puissance d'un côté avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte existence qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant elle est surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes, et retentissante d'un continuel redoublement d'orages.

Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même, qu'en partie il acceptait des circonstances, était excellemment de son goût. Il était romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle, pleines de sensualité, de vraie passion, aussi d'éloquence, et de cette mélancolie mâle des âmes robustes pour qui le malheur est une forte et non point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extrême de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la neige un chasseur aventureux et allègre.

Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit en passant, un roman qui se trouve par hasard être bien composé. Ce sont d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, qui est méridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la Nouvelle Héloïse;—ce sont ensuite des lettres de jeune père, ravi de l'être, plein de sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de tout son coeur les recettes philosophiques aux «recettes de bonne femme» pour le plus grand bien de cette petite Sophie-Gabrielle, qu'il n'a jamais vue et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné, et ces caresses hasardeuses confiées au papier, et ces baisers paternels jetés à travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de fou, et d'attendrissant, et de naïf, et de délicieusement suranné comme une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce qu'encore c'est cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus captivant ni de plus cruellement doux;—et ce sont enfin, l'enfant mort, le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres tendrement amicales, confiantes et apaisées, avec des longueries et des traineries de bavardage, et des anecdotes gaies, et des épanchements familiers, sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées de vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à l'autre par les épreuves.—Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque, hasardeux, fiévreux, amoureux de situation hors du commun et du normal, et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce qu'il était en prison, ensuite parce qu'il était excité, et renfoncé dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonté par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et exalté et enivré par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents contraires.

Et ses idées générales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est absolument, de très bonne heure, et toujours. Ses lettres à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel, et indiscutable précisément parce que l'athéisme y est tranquille, sans colère, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette affaire, un fanfaron, un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté, ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, qui n'a pas traversé de crise ni de période d'angoisses, qui, au contraire, est incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de très longue habitude. Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette étape, à cette région de l'esprit où l'intolérance à rebours est aussi dépassée, aussi lointaine que l'intolérance traditionnelle, et où l'on est séparé des croyants par de trop grands espaces pour pouvoir même les détester.—Le mystérieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands problèmes métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments de l'âme des hommes, ne répondent à rien dans son esprit. Amené à en parler, il n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est incapable de les soupçonner, d'en comprendre l'importance, et d'en sentir l'attrait, et d'en éprouver l'inquiétude.