Il y a eu une époque où le Discours sur le style était considéré comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est le temps où d'illustres professeurs avaient apporté dans les chaires supérieures de l'Université ces qualités d'exposition large et éloquente dont le Discours sur le style donne la leçon et l'exemple. Il est, en effet, et la règle et le modèle de cette éloquence particulière, intermédiaire, qui n'est ni la simple et profonde éloquence du coeur et de la passion, ni l'éloquence de la tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part, mais l'éloquence au service de l'enseignement, tendant à instruire d'une façon élevée et avec une manière imposante, plutôt qu'à toucher et à émouvoir. Dans cette éloquence, l'unité, la composition, l'ordre clair, lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles et le fond de l'art. De là la grande fortune du Discours sur le style. Les leçons qu'il donne ne sont pas à mépriser, et non seulement ceux à qui il s'adresse spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont bien à leur place, et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portée.

V

Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand poète et ce grand sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Révolution française. Ce lui fut une chance heureuse; car il en aurait été un peu incommodé, et n'y aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères, leurs passions, leurs efforts généreux même en vue d'un but prochain, sont choses qu'habitué à la marche insensible et sûre de la nature, il ne comprenait point et trouvait singulièrement méprisables. Son dédain pour «l'histoire civile» est extrême, excessif même pour un homme qui, surtout naturaliste, n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand mérite. Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du reste, simples misères: «La tradition ne nous a transmis que les gestes de quelques nations, c'est-à-dire les actes d'une très petite partie du genre humain; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, nul pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant que pour passer comme des ombres qui ne laissent point de traces; et plût au ciel que le nom de tous ces prétendus héros dont on a célébré les crimes ou la gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre de l'oubli!»—Cette petite portion de «l'histoire civile» qui s'étend de 1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche de la nature, et même dans celle de l'humanité, et, seulement, plus désagréable à traverser. La providence qui veillait sur lui a donc comblé une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que cela.

Il avait fait un très beau livre, et accompli une très grande oeuvre. Il avait presque créé l'histoire naturelle, et du même coup il l'avait affranchie. Elle existait, confondue avec la «physique», chez ces timides et modestes savants de la fin du XVIIe siècle et du commencement du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle était alors très sérieuse, volontairement très réservée en ses conclusions et très discrète. Avec Fontenelle lui-même, et avec ses successeurs «philosophes», Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle était devenue très prétentieuse, très audacieuse, et s'était mise au service d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois, avec Diderot, immorales. Elle était devenue une forme, ou un auxiliaire, ou instrument de l'athéisme libérateur. C'est de cette compromission, très dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher qu'elle devint une véritable science, que Buffon l'a délivrée.

Sans être religieux lui-même, il a eu de la science cette idée juste et digne d'elle, qu'elle n'a pas à se mettre au service d'une doctrine de combat et qu'elle déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle a un domaine dont sortir est une désertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est redevenue ce qu'elle était chez nos bons savants tranquilles de 1700, mais agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les hommes de l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à Buffon cette sécession, qui était une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifférent, et peut-être un dédaigneux, c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs adversaires.

Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son impassibilité d'observateur, et précisément un peu parce qu'il n'en sortait pas, il dirigeait vers des conclusions très contraires à leurs tendances générales, relevant l'homme, le montrant obéissant aux lois de la nature d'abord, et ensuite à d'autres, et lui persuadant que son devoir, ou tout au moins sa dignité, n'étaient point à se confondre avec elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du nouvel esprit scientifique et du goût des sciences naturelles, s'arrêtât précisément au plus grand naturaliste du siècle, ne l'entraînât point, ni ne l'émût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant des écoles, c'est ce qui les désobligea sans doute extrêmement.

La science y gagna en dignité, en indépendance, en aisance dans sa marche, et en autorité.

L'influence de Buffon comme savant a été considérable. Son grand mérite d'abord et comme sa victoire, a été de conquérir le public à la science de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la science politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les préoccupations et dans le commerce du monde lettré. Il a été comme un Fontenelle grave, imposant, qui a attiré le public mondain à la science, sans faire à ce public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie suspecte à le séduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le plus inoffensif et le plus aimable.

Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet, le défigurent, et poussent à l'excès, d'une intrépidité de dogmatisme qui l'eût fait sourire avec toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes de ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses; dont les autres, comme Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de génie et des créateurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et dire qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est une nouveauté qui vient de lui; et que son idée du lent et éternel progrès de la nature créant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant et s'ingéniant dans des constructions plus délicates et subtiles, puis créant avec l'homme l'être capable d'un perfectionnement dont nous ne voyons que les premiers essais, trouve dans les Dialogues philosophiques de M. Renan son expression éloquente, poétique et audacieuse, et comme son écho magnifiquement agrandi.

Son influence comme poète n'a pas été moins grande que sa contribution de savant à la conscience de l'humanité. La plus grande idée poétique qu'ait eue le XVIIIe siècle, c'est lui qui l'a eue, et exprimée. La majesté vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est étrange, quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu que l'Oiseau-mouche ou le Kanguroo pour que tel oubli puisse être fait. La vérité, pour qui, a lu les Epoques de la nature, est que le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation, exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans Rousseau. La grande vision de l'éternelle puissance qui a pétri nos univers, et le sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des côtes, c'est dans Buffon qu'on les trouve à chaque page, et soyez sûrs que la phrase de Chateaubriand sur «les rivages antiques des mers» est d'un homme qui a lu Buffon.