Et à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux points de vue qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, Buffon ne les a jamais séparés lui-même: «On a loué la variété de ses tours. En peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en décrivant la fureur du tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des objets; mais il conserve toujours sa dignité imposante; c'est toujours la nature qu'il peint, et il sait que, même dans les petits objets, elle manifeste sa toute-puissance.»
On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires de Buffon rien qu'à connaître les principaux caractères de son style. Ce style est le style oratoire, ou, pour être plus précis, le style de l'exposition oratoire, c'est-à-dire non pas celui de l'orateur à la tribune, à la barre, ou à la chaire, mais celui de la leçon faite par un homme naturellement éloquent. Il est méthodique, grave, mesuré, imposant, majestueux et nombreux. Il n'est ni animé par une passion vive, ni alerte et armé en guerre comme le style des polémistes. C'est le style d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce que Buffon a été amené à recommander comme le style parfait, ou approchant de la perfection; car toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer pour les autres les règles de l'art d'écrire, il ne fait que l'analyse et l'exposition raisonnée de ses propres qualités d'écrivain. C'est ainsi qu'il en a été de Buffon écrivant le Discours sur le style. Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que «la confidence un peu apprêtée» de Buffon sur son propre génie littéraire, et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes leçons de détail et des aperçus profonds qu'il renferme.
Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire; et, du reste, sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y mettre une rhétorique complète, même sommaire. L'admiration qu'on a éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après coup le titre faux de «Discours sur le style»; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a donné, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours trompe l'attente qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait pas provoquer, et prête à des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas exposé. Ce morceau est tout simplement le «Discours de réception de M. de Buffon à l'Académie française», ou, comme l'auteur le définit lui-même dans les premières lignes, «ce sont quelques idées sur le style». Voilà le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.
Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections. On ne peut plus reprocher à ce discours où sont si vivement recommandées les qualités de composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le style, de les exposer dans un ordre un peu libre et abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très incomplet. Il devait l'être. Il devait ne contenir que quelques idées sur le style les plus chères à l'auteur et les plus importantes à ses yeux. Il devait n'être, pour parler le langage des savants, qu'une contribution à l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un mérite supérieur.
Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des vérités indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les ouvrages de l'esprit;— ensuite cette belle et profonde pensée que l'auteur qui met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses oeuvres; —enfin l'idée de Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style est l'homme, même ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que le style est une peinture du caractère, des moeurs et de la façon de sentir de l'auteur (rien n'est plus éloigné que cela de la pensée de Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style c'est l'intelligence de l'auteur, la marque de son esprit, et par conséquent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce soit.
Voilà les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas croire qu'il révèle les véritables sources du grand style; il n'en montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan, l'ordre, l'unité, sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de là naissent toutes les qualités du style, et cela n'est pas vrai. De là naissent la clarté, la précision, l'aisance, la vivacité même et un certain mouvement, et un caractère grave, imposant, qui recommande l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il y a d'autres qualités du style qui tiennent au sentiment et à l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant de l'art d'écrire, que ces deux sources du génie: imagination et sensibilité; et ce qui fait le style des poètes, des grands romanciers, des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque toujours, il semble que Buffon l'ait oublié.
Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie. La preuve c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parlé, seulement en essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les idées, du plan;—ensuite en recommandant à plusieurs reprises de les tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage où il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme à leur cause: «Lorsque l'écrivain se sera fait un plan... il sera pressé de faire éclore sa pensée; il aura du plaisir à écrire... la chaleur naîtra de ce plaisir... et donnera la vie à chaque expression... les objets prendront de la couleur et, le sentiment se joignant à la lumière...» Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du plaisir qu'on a à écrire quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser sa matière et d'en bien voir comme étalées devant nos yeux toutes les parties dans un bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de chaleur et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer à Démosthène le serment sur les morts de Marathon et à Racine le «qui te l'a dit?» d'Hermione.
Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas à s'en occuper. Il n'aime pas les poètes et les orateurs passionnés; son orateur préféré est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le Discours sur le style le montre. C'est là que l'on trouve qu'il faut «se défier du premier mouvement»; éviter «l'enthousiasme trop fort», et mettre partout «plus de raison que de chaleur». Voilà le fond de la pensée de Buffon. Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui résulte du plan bien fait, c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa théorie. Elle est étroite. Elle ne tient pas compte de la littérature de sentiment, ni de la littérature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau poussé à l'excès; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle les remplace.
On peut même ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction. Buffon ne cesse de recommander le «naturel», et il n'a pas tort. Mais en quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut qu'on se défie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur, l'éveil de la sensibilité, l'élan de la nature, et en un mot le naturel. C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment où il naît, le contrôler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple écart de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commençant point par «s'en défier».—De même Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner toujours les choses «par les termes les plus généraux» (ce qu'il se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle géologie), par les termes les plus généraux, c'est-à-dire par les termes abstraits et les périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il déteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'apprêt, l'arrangement, l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de leur côté, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la naïveté.—Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse d'une théorie littéraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La Fontaine. La Fontaine jugé au point de vue du Discours sur le style, est mauvais. La question est tranchée: c'est le Discours sur le style qui a tort.
Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des lacunes et des erreurs de ce petit traité si fécond, tout au moins, en réflexions. Mais en finissant comme nous avons commencé, prenons-le en lui-même et pour ce qu'il est. Il est une vue sur l'art d'écrire, rapidement présentée par un savant, grand écrivain, à l'usage des savants qui voudront écrire. Il est un petit traité d'exposition scientifique. A ce titre il n'est pas éloigné d'être excellent. Comment faut-il s'y prendre pour écrire l'Histoire naturelle de M. de Buffon, ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour écrire des ouvrages du même genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose.